vendredi 10 avril 2009

Changer l'arbre en poisson

Dans le journal La Croix de la Haute-Marne, le philosophe langrois François Dagognet répond à une question sur le mariage homosexuel, qu'il approuve, en faisant référence à l'opposition entre nature et culture. Il prend l'image du jardin où l'on ne doit pas laisser tout pousser pour qu'il devienne jardin en indiquant que le règne de la culture a pris le pas sur celui de la nature dans tous les domaines. L'argument est redoutable. Cependant on pourrait faire plusieurs oppositions à cela. Peut-on dire ainsi que chaque fait culturel soit universalisable ? Les jeux du cirque n'ont duré qu'un temps - même si la pratique remonte aux Etrusques qui l'associaient à un rite funéraire. Ainsi, une société condamne un fait culturel au nom de nouvelles valeurs pour le remplacer par d'autres rites. Deuxièmement, la nature n'est-elle pas plutôt la matière que la forme ? En effet un arbre même bien taillé reste un arbre et se comporte en arbre. Rarement il donnera des poissons au printemps. Enfin on peut aussi se demander si ce n'est pas la culture qui occulte la nature et produit ainsi ses propres normes.
Le philosophe ne développe pas tous ses arguments. Pour aborder la question il faut sans doute ne pas réduire la nature à la Physique car la difficulté provient qu'il ne peut être mis tout à fait sur le même plan, l'arbre de notre jardin et son jardinier. En cela on peut dire que notre arbre donnera toujours les mêmes fruits mais on ne sait pas vraiment si un jour les hommes ne seront pas capables de violer cela et ainsi faire pousser n'importe quoi et n'importe comment. Le "n'importe" importe. Car effectivement les Anciens qui voyaient se reproduire de manière ordonnée les choses du monde ne pouvaient trouver que miraculeux cet agencement. Ils y ont mis leurs Dieux. Puis le miracle sera conçu comme ce qui viole la nature (1) en la faisant tout autant réapparaître. Enfin - parce que peut être rien n'exista jamais - la nature s'effaça. Or notre miracle quotidien consiste à reproduire la violence sans en assumer toutes les conséquences notamment sur ce que nous avons gardé en nous de l'idée de nature. Nous sommes en permanence en train de violer une nature pour vivre miraculeusement. Et ceci ne fait culture que si ce n'est plus seulement la Physique mais bien nous mêmes qui donnons les fruits.
En ce qui concerne le mariage homosexuel, il s'agit davantage d'un problème de droit que d'un problème de nature. Dès lors que nous reconnaissons l'homosexualité comme un usage toléré et admis par une communauté, l'esprit de la loi ne pourra pas interdire ou proscrire bien longtemps ce que nous sommes devenus, une culture, c'est-à-dire la nature de la nature. Les Romains (2) avaient aussi tenté de se marier entre garçons, ce qui laisse encore songeur sur ce en quoi consiste le concept de progrès. Le recours au droit naturel est davantage un questionnement sur ce que nous sommes aujourd'hui plutôt qu'un retour à une norme hypothétique de ce que nous avons été. Ainsi, la nature existe et existera toujours comme matière à partir de laquelle une forme peut lui être donnée. Il ne s'agit pas de dé-former voire de trans-former, il s'agit plutôt de voir comment l'une se relie à l'autre. Car dans la nature humaine, on peut y entendre ce que la culture - celle aussi qu'on boit trop vite et qui assèche parfois les âmes - ne permet plus toujours de sentir. Cette origine indestructible du sentiment intérieur, cette matière que l'on ne modèle plus parce qu'il n'est pas permis de la relier à une forme faute d'en accepter l'épreuve.
  • (1) David Hume reprend cette idée dans Enquête sur l'entendement humain (section X - première partie).
  • (2) Il est vrai que cet empereur s'appelait Néron...

mercredi 8 avril 2009

Isoroy : et la morale bordel !

Les salariés d'Isoroy Chamouilley ont fini par accepter, pas vraiment dans la joie, les conditions de leur départ. Douze mille euros de prime, un mois de salaire par année travaillée mais au bout du compte la fermeture de l'usine et la perte de leur emploi. Une catastrophe sociale d'une telle ampleur aurait dû mobiliser davantage les quelques beaux parleurs de la "moralisation du capitalisme". Car de morale, le capitalisme s'en passe volontiers. Il n'est ni bien ni mal, il est un système qui se passe de cela et construit ses propres règles en s'écartant volontiers d'une quelconque sensiblerie. Mais d'amoral à inhumain, la distance se raccourcit à mesure que les plans sociaux s'allongent.
Que faudrait-il pour que cette absurdité de "moralisation" du capitalisme puisse venir ? Rien. Ou seulement un système autre qui reconnaisse que l'action des hommes peut être jugée selon la morale qu'une communauté s'est fixée. Or, c'est bien le capitalisme qui est accepté comme système et non comme morale. Car le fondement du capitalisme ne repose pas sur un principe de conscience individuelle ou une antique sagesse selon laquelle le Bien commun serait ce qu'il nous faut réaliser. En dehors du monde de l'entreprise, la morale est toujours à l'épreuve. Par exemple on retrouve à l'école, dans les tribunaux, dans les familles ou sur le terrain de sport ce qui fait presque instinctivement juger les hommes du juste et de l'injuste.
A la décharge du capitalisme, il faut aussi remarquer qu'une société qui accepte que l'on gagne beaucoup d'argent en grattant un ticket de loto ou en répondant à trois questions débiles à la télévision est mure pour la spéculation financière. Car au fond du capitalisme se terre toujours un désir porté par l'accumulation des biens et de l'argent afin de satisfaire ce qui ne peut jamais l'être. Car telle est la fonction du désir. Il ne peut jamais désirer autre chose que lui-même. Que cela soit idiot, cela est certain, que cela soit mal cela est moins sûr. Spinoza pourrait nous éclairer un peu plus, lui qui assure que nous ne désirons jamais vraiment l'argent parce qu'il est bon mais que nous jugeons bon l'argent et que c'est pour cela que nous le désirons... Si l'argent n'était pas le moteur du capitalisme cela pourrait sans doute se concevoir autrement. C'est parce que l'argent est devenu la fin du capitalisme et que l'argent appauvrit les âmes de ceux qui le réclament qu'il n'est pas possible d'octroyer un premier prix de vertu à celui qui est possédé par ce qu'il croit posséder.
Les salariés d'Isoroy n'ont jamais eu le choix. On les a jetés à la rue dans une indifférence aussi détestable que celui qui a pris la décision de fermer leur usine. C'est la force du capitalisme. Il profite allègrement de la faiblesse de notre manière de concevoir la politique. Si ces décisions sont acceptées aussi facilement c'est que la politique a renoncé à la morale que pourtant elle seule est capable de secréter. Elle a renoncé à définir ce qu'est le Bien commun sur lequel se construit sa toute puissance. Nous assistons à l'effondrement d'un système parce que précisément il ne peut répondre à aucun critère de moralité. Il ne s'agit pas de "moraliser" le capitalisme, il s'agit de le subordonner à un autre système qui lui sera capable d'unifier une communauté de destins. La "main invisible" doit chausser ce gant avant qu'elle n'étrangle notre petit monde.

mardi 31 mars 2009

Construire un désert

Voilà que l'on apprend que Langres perd une nouvelle fois beaucoup d'habitants. Saint-Dizier loin d'être épargnée par le phénomène se classe pour sa part en tête du dépeuplement haut-marnais. Et que dire de Joinville... Mais allons donc, le balancier démographique n'est peut être pas aussi effrayant que cela. En effet, le désert qui se dessine dans cette partie de l'Est de la France devrait produire le remède à partir du mal dont il est atteint. De même qu'un certain nombre de départements du Massif central ou du Limousin sont devenus des "déserts verts", il y aurait comme un sérieux potentiel d'avenir à croire au désert haut-marnais. L'avantage du désert tient qu'il est un pays neuf, vierge et optimiste. C'est une sorte d'enfance de la civilisation.
Pour notre département, le désert n'est pas encore d'actualité. Nous ne sommes pas dans un espace vierge parsemé d'oasis. Notre plus grand problème est celui de la désolation. La désolation devient pour le moment ce qui s'étend en Haute-Marne. On peut la comprendre comme un processus inéluctable vers la solitude. La désolation haut-marnaise est en train de nous rendre seule mais elle n'a pas encore atteint les conditions du désert qui pourrait laisser la place à l'esprit de nouveauté. Alors que la désolation se vit comme un abandon, un déracinement de ce que nous ne produisons plus, le désert intègre au contraire un élan vital qui peut procurer des sources de vie. C'est un lieu craint et recherché que le désert lorsque celui-ci résiste à toute forme de sociabilité. C'est là que l'on passe sa retraite, que l'on se retire du monde pour rencontrer le Père ou son Démon. Mais en définitive, le désert ne le reste que s'il n'est pas fécondé par les semences de la nouveauté.
"Le désert croît. Malheur à celui qui protège le désert !", prévient Nietzsche dans ses "Filles du désert" (1). Cette nouveauté devrait habiter voire hanter les esprits des décideurs locaux. Le désert n'est pas dangereux pour celui qui sait le transformer en monde. Il n'est même pas dangereux pour celui qui s'adapte à lui et qui l'aime en tant que désert. Le danger est bien là. De ne faire que de la psychologie et non de la politique. De laisser faire la désolation jusqu'à ce que les esprits se soient habitués à l'idée de désert sans que rien de nouveau ne puisse bâtir un monde fréquentable par les humains. Protéger le désert haut-marnais ne sera signe de malheur que si un recommencement n'est pas rendu possible. L'expansion désertique ne peut être "désertée" que par une autre expansion, un accroissement de vie, à partir d'une naissance ou d'une re-naissance. Le monde a d'ailleurs commencé par l'absence de monde. Peut être que Saint-Dizier et toute la Haute-Marne devraient ne pas prendre le désert comme ce que nous en dit Nietzsche mais comme ce que Hannah Arendt (2) souligne si justement : "En un certain sens, le monde est toujours un désert qui a besoin de ceux qui commencent pour pouvoir à nouveau être recommencé".
  • (1) Friedrich Nietzsche "Ainsi parlait Zarathoustra" IVème partie "Parmi les filles du désert".
  • (2) Hannah Arendt "Qu'est-ce que la politique ?" - Fragment 4.

samedi 28 mars 2009

A l'école du fromage

Il y a à Saint-Dizier une école baptisée dernièrement Jean de La Fontaine. Le moraliste figure en bonne place par ailleurs dans l'apprentissage de la lecture et de la poésie pour les enfants dans les écoles élémentaires. Un enfant de 8 ans est tout fier de réciter "Le corbeau et le renard" à ses parents en lui annonçant "j'ai eu un 19 !" La Fontaine est tellement associé à l'enfance qu'on pourrait croire que ce brillant anarchiste voulu renverser le royaume de l'enfance plutôt que le siècle de Louis XIV. Si on se penche d'un peu plus près sur ses fables on se rendra compte tout d'abord qu'elles sont d'une profondeur propre à provoquer quelques réflexions que même un adulte aura du mal à saisir. D'autre part que l'infantilisme du "Corbeau et du renard" ne se retrouve tout au plus que dans 5 ou 6 fables. Enfin, que La Fontaine trouva son inspiration chez Esope lui-même moraliste grec dont le propos fut de contester un ordre social qu'il jugeait injuste par sa condition d'esclave (1).
La pertinence des fables de La Fontaine ne tient-elle pas plutôt à ce que l'adulte finit bien par comprendre et qu'il pense que l'enfant saisit à son tour ? Car essayer de dire à un enfant que "tout flatteur vit au dépend de celui qui l'écoute", il aura d'abord bien du mal à percevoir toute l'acuité du propos avant de finir par réciter les explications qu'un adulte lui fournira afin de l'éclairer sur le sens de la morale. L'instituteur malgré tout son talent est-il certain qu'un cerveau d'enfant est à ce point perméable à l'intelligence de la morale ? Les arguments de Jean-Jacques Rousseau sur ce sujet sont eux sans doute toujours pertinents. Dans son Emile, il vient à bout non pas de La Fontaine qu'il admire profondément mais d'un propos que l'enfant n'est pas en mesure de concevoir (2). Pire, l'enfant qui récite est un enfant qui répète soit en ne comprenant rien soit en comprenant mal. Le monde de l'enfance pour Rousseau n'est pas celui de la Raison, il n'en est que le sommeil. Et ce n'est pas en stimulant des abstractions, des spéculations qu'elle peut s'éveiller mais en respectant chez l'enfant les qualités qui lui sont naturelles. Autrement dit la lecture d'une fable ne remplacera jamais l'expérience par les choses. Car ces choses sont le monde de l'enfance et les signes (lecture, écriture, mathématique, etc.) ne sont que des obstacles entre l'enfance et le monde. Pour Rousseau il vaut mieux tel le spartiate voler le fromage pour en retenir la leçon de choses.
C'est peut être dans la musique des vers de La Fontaine que l'enfant sent quelque chose. La musique évoque, touche la voix intérieure et rend sensible au discours. Notre enfant n'entendra peut être pas la leçon moraliste, il en saisira par contre le merveilleux des notes. Quand le parent applaudit à la récitation de son enfant, il applaudit à cette musique et jamais au sens que La Fontaine lui a conféré. Et s'il faut une morale à tout ceci c'est qu'apprendre par cœur ce n'est pas apprendre par le cœur. En faire tout un fromage voilà qui n'aurait pas déplu à La Fontaine.

  • (1) Cette histoire de fromage n'est-elle pas aussi une fable sur la dépendance que la flatterie augure, c'est-à-dire du rapport inversé de maître à esclave ? Le maître étant celui qui possède l'art de flatter et dépossède le possédant. La fable d'Esope ici.
  • (2) "Je dis qu'un enfant n'entend point les fables qu'on lui fait apprendre, parce que quelque effort qu'on fasse pour les rendre simples, l'instruction qu'on en veut tirer force d'y faire entrer des idées qu'il ne peut saisir, et que le tour même de la poésie, en les lui rendant plus faciles à retenir, les lui rend plus difficiles à concevoir, en sorte qu'on achète l'agrément aux dépens de la clarté." (Emile - Livre II).

jeudi 26 mars 2009

Politique au Vert-Bois

Mardi dernier, Stéphane Gatti de l'association L'entre-tenir projetait son film sur l'émission de radio de France culture diffusée depuis la MJC de Saint-Dizier quelques semaines après les violences urbaines qui ont secoué la ville le 4 octobre 2007. Ce film avait pour fil rouge les différents témoignages des intervenants à l'émission de Jean Lebrun. Tous ont évoqué leur vision du quartier à partir de ces événements. C'est comme si il y avait autant de Vert-Bois que de sujets qui le représentent. Cependant, si l'on écarte les faits, car trop souvent ils sont le masque de la réalité, il s'agissait d'abord non plus de prendre les violences urbaines comme une cause mais bien comme un effet de ce que la politique a pour objet - ce que le public qui assistait à la projection n'a pas manqué de faire lors du débat.
Si la politique est avant tout l'action, qu'elle est à ce point détachée de la théorie puisqu'elle devient sa mise en pratique, cette action ne peut se déployer que dans un espace. Que les travaux du maire soient conçus comme un acte politique est tout à fait clair. Mais on peut aussi dire que les violences urbaines le sont tout autant. Cependant les actions produites dans l'espace public ne peuvent être réellement politiques que si l'espace dans lequel elles se produisent est un espace public, c'est-à-dire appartenant à la res publica. La conception ancienne de la polis vaut toujours en cela qu'elle est suffisante pour déterminer cet espace. Qu'elle soit close à la manière des Grecs ou ouverte à la manière des Romains, la sphère publique trouve sa véritable dimension lorsque ses habitants peuvent exercer leur citoyenneté. Le problème de la politique moderne repose sur ce qui fait obstacle à cela.
Le principal de ces obstacles est bien d'avoir renoncé au règne de la liberté dans l'espace public au profit de celui de la nécessité. C'est cette notion de nécessité qui a été introduite par les modernes et que l'on retrouve aujourd'hui dans ce que l'on appelle le "social". Si quelqu'un se préoccupe davantage de trouver un emploi, il sera bien peu à même d'être citoyen. Cela vaut aussi pour celui qui travaille, car le travail est ce qui procure le nécessaire et non la liberté. Le questionnement sur la citoyenneté ne peut se faire que si l'espace public est effectif et s'il n'est pas réduit aux questions sociales. Au Vert-Bois, le problème du social est beaucoup trop pesant pour qu'il puisse être appréhendé sous l'angle de la citoyenneté. Etre citoyen c'est d'abord rendre des devoirs à une communauté politique qui assure la liberté de ses membres. Quand celle-ci laisse en jachère une partie de son espace, l'action politique se désagrège et ne peut plus se déterminer au nom du Bien commun.
Il est donc urgent d'agir sur cette cause au Vert-Bois. En ces temps de crise sociale, la violence est la réponse de ceux que l'on a réduit au statut de travailleur et à qui on ne propose plus de travail. Le même phénomène s'observe dans la litanie des plans sociaux des usines bragardes où, privé de travail, le travailleur n'est en mesure de convertir la violence qui s'exerce contre lui qu'avec des mesures sociales garanties par le droit.
La citoyenneté n'était pas accordée aux esclaves de l'Antiquité parce qu'il était préférable, pour conserver sa liberté, de consacrer sa vie à la politique, avec tous les devoirs que cela conditionne, plutôt qu'à des tâches qui dépossèdent le citoyen (politès) de cette liberté d'agir. Du zoon politikon, il ne faudrait pas comprendre, pour aller contre Aristote, qu'il est naturel. Il dispose d'aptitudes à le devenir. En le privant de développer ces aptitudes, on met en péril l'accès à la citoyenneté et donc la possibilité même de la politique.

vendredi 6 mars 2009

La technique et la mort de l'homme

Régulièrement l'actualité nous confronte à cet accroissement de la technologie qui envahit notre vie quotidienne. Que ce soit aujourd'hui des Japonais qui préfèrent les robots aux enfants ou l'avènement de l'informatique et de la téléphonie mobile, tout cela proviendrait-il de notre formidable fascination pour Prométhée, le Titan qui défie les Dieux en faisant Dieu lui-même l'homme et sa science. Dans notre département, souvent on peut entendre au sujet des différents projets de centres de stockage de déchets nucléaires : "Faisons confiance à nos scientifiques". La confiance pourtant ne se construit pas sur des inquiétudes. Et plus on nous dit d'avoir confiance et plus nos angoisses liées aux nouvelles techniques fleurissent. Pourquoi avoir peur des antennes-relais, des déchet nucléaires ou des robots ? Le problème fondamental de la science c'est semble-t-il qu'elle a rompu définitivement le lien qui l'unifiait à la vie. La science des Anciens étaient d'abord une sagesse avant d'être une technique. Ou plus précisément une technique qui identifiait la vie pour la ramener à une forme de sagesse. Pour s'en convaincre il suffit de relire le serment d'Hippocrate dont parfois on se demande ce qu'il reste de vivant dans l'esprit des médecins. Aujourd'hui la technique est davantage perçue comme fin et non plus comme moyen.
L'exemple des déchets nucléaires mais aussi celui des antennes relais pour la téléphonie mobile mettent en relief l'idée selon laquelle la technique se suffit à elle-même et que la sagesse des hommes ne peut plus faire de choix à la place de la théorie scientifique. Débordée par le problème des déchets nucléaires, car on ne sait vraiment pas quoi en faire, la science n'est plus une réponse suffisante pour satisfaire la conduite des affaires humaines. Si la technique est avant tout un savoir-faire, elle est le savoir-faire d'un développement monstrueux. Car le scientifique n'est plus armé de son questionnement et de sa conscience pour résoudre ses équations. Il est seulement au prise avec un problème qu'il a pour ambition de résoudre sans qu'aucun scrupule ne vienne ralentir la course au résultat. Car finalement la seule réalité admise par la science, c'est la science elle-même et non la vie.
C'est ce monde sans homme, sans une humanité qui le rendrait fréquentable, que nous habitons aujourd'hui. La mort de Dieu a aussi signifié qu'il nous fallait courir après de l'insignifiant, du rien. Ce néant, la science s'en est emparée. Depuis, le culte a prospéré jusqu'à chasser l'homme de ses terres. L'exil est parfois douloureux que l'on habite à proximité de Bure ou avec pour seul compagnon un robot domestique. Si la vie est bien ce qui nous affecte, si, comme Nietzsche l'a si bien mis en évidence, elle est irréductible à la logique, et qu'elle est la puissance de l'être, c'est son degré de faiblesse qui rend possible l'aveuglement dans le feu prométhéen. La science, comme simple regard théorique sur la vie et non comme épreuve de la vie, nous condamne à sentir cette faiblesse, cette fatigue du vivant que le divertissement - fruit souvent pourri de la technique - a pour tâche d'entretenir.

samedi 28 février 2009

Démagogie du "mille-feuille"

A peine les conclusions du comité Balladur sur la réforme des collectivités rendues que l'on ne peut échapper à toutes sortes de caricatures dès que l'on évoque la démocratie de proximité. On compare les élus à des "barons vissés sur leur chaise", on stigmatise l'engagement politique, ceci devenant sport national, et au nom d'un supposé "immobilisme", on remet en cause l'organisation territoriale. La réalité est souvent toute autre. La grande majorité des élus des conseils généraux, des régions et des municipalités sont les relais de terrain de la population un peu plus, par exemple, que le député ou le sénateur. Ceci étant, cette notion de proximité, qui était pourtant à la mode il n'y a pas si longtemps, est aujourd'hui fortement remise en cause comme le symbole d'une résistance des campagnes françaises contre le lien de vassalité qu'elles contesteraient à l'endroit d'un pouvoir central. Comment ne pas donner le sentiment que l'on monte une nouvelle fois une catégorie contre une autre. Le privilégié aujourd'hui se nommerait le "conseiller municipal" de Villiers-en-Lieu ou d'une toute autre commune !
Le pouvoir en place a bien pour intention d'amaigrir ce que l'on appelle le "mille-feuille", c'est-à-dire l'empilement d'échelons administratifs de la commune à la Région. C'est encore au nom du bon sens que l'on souhaite "réformer" ce que l'on a mis plusieurs siècles à construire. Plutôt que d'améliorer le fonctionnement c'est-à-dire combler les déficits de démocratie, médias rigolards et éditorialistes de salon moquent l'élu d'en bas en prenant bien garde de ne jamais effleurer l'élu d'en haut ni de poser le problème dans sa globalité. A cela vient s'ajouter la haine de "l'administration" parce que moins d'élus signifierait aussi moins d'administration. Jouer avec des symboles affectifs que sont les départements et les régions n'est pas neutre. On touche du doigt le quotidien des gens mais aussi ce qui façonne leur culture et leur identité. On ne comprendra jamais rien à la Guadeloupe, comme à la Haute-Marne, si on ne comprend pas que plus notre petit monde s'étend par la globalisation plus le besoin de proximité et d'attentes à son égard devient nécessaire.
C'est pourquoi il est dangereux d'ajouter de la confusion dans des repères départementaux déjà bien flous, pour la Haute-Marne en tout cas, et que remplacer un mille feuille par un éclair au chocolat ne le rendra pas plus digeste. Le "bougisme" du chef de l'Etat, sans consultation, sans concertation, sans démocratie, est en la matière soit un objet de diversion, car les Français ont d'autres priorités, soit l'application d'une grille idéologique pour affaiblir les contre-pouvoirs régionaux majoritairement acquis à la gauche. On ne saura jamais si du temps où la droite gouvernait toutes les régions françaises, une telle embardée des néo-conservateurs eut été possible.
La démagogie qui consiste à stigmatiser l'élu local, son territoire et ses habitants attire le regard loin des enjeux de la démocratie de proximité. A quand le non cumul des mandats, leur non renouvellement, un vrai statut pour l'élu local, l'implication réelle des citoyens dans un espace public à taille raisonnable etc. ? Ramener ce débat à une simple querelle de clocher sera tout sauf pittoresque. Le pittoresque (1) est la peinture esthétique, la fine esquisse d'un paysage. Redécouper le territoire en force et à la serpe risque d'être un peu plus grossier.
  • (1) De l'italien pittoresco, pittore qui veut dire peintre (latin de pictor qui a donné aussi pictural).

vendredi 27 février 2009

Démagogie des journalistes

Notre presse est bien malade. Et qui dit maladie dit remède. Cependant, comme un médecin qui ne sait pas guérir parce qu'il s'enferme dans un mauvais diagnostic, les remèdes professaient flirtent parfois avec une once de démagogie propre aux préjugés des journalistes. La question qu'une rédaction se pose en premier lieu aujourd'hui est de savoir ce qui "intéresse" les gens. Et ceci est d'abord entendu comme ce qui leur paraît "utile", ce qui leur est "agréable", ce qui leur plaît. Le glissement devient ainsi inexorable vers des formes de "journalisme" de complaisance à l'égard d'une masse qui si elle n'attend rien de précis finalement de la presse reste pourtant réceptive à des informations qui engagent aussi son existence individuelle dans la cité.
Non pas que le journalisme soit une source de connaissance au sens académique, ni même qu'il soit l'outil par lequel une conscience du monde pourrait venir au lecteur, mais bien plutôt parce que le journalisme est d'abord l'inverse de la démagogie. La démagogie moderne (1) est cette flatterie permanente à l'égard de ce qui permet la diversion de la conscience. Séduire, plaire, comparer... autant d'astuces qui permettent de détourner l'attention du lecteur et de dire ce que chacun souhaite s'entendre dire, au détriment de la vérité, des faits et tout simplement de l'intelligence de celui que l'on devrait considérer comme un sujet-lecteur et non pas comme un numéro noyé dans une masse. Car la démagogie chatouille les parties molles de l'individu. Elle n'éveille à rien et agit plutôt comme le chloroforme, elle n'est pas la consolation mais le mépris de l'esprit humain.
Le pire est que la démagogie est souvent elle-même intelligente. Les journalistes emploient leur raisonnement pour se convaincre eux-mêmes, en étouffant leur "petite" voix, qu'intéresser son lecteur consiste à lui servir une bouillie qui trompe l'estomac mais rarement le corps. On peut se remplir de toutes choses ce n'est pas pour autant qu'elles nourrissent. La graisse que produit la démagogie des journalistes est bien plus un conformisme, une paresse intellectuelle, qu'un stimulant qui oserait contredire les inclinations de l'opinion. C'est même parfois le sentiment qui est convoqué pour contourner l'intelligence et provoquer une impulsion propre à servir les intérêts des marchands de graisse (2).
Pris dans des contradictions inextricables, entre une audience qui s'effrite et une haute idée de son rôle à jouer dans l'espace public, le journalisme traverse une crise éthique qui met en jeu sa crédibilité, c'est-à-dire sa puissance assise sur une simple croyance (3). Ceci rompu, cette puissance entamée, le contenu des journaux ne peut aujourd'hui que se diriger vers de nouvelles formes de démagogie (people, "bien être, "bien vivre", consumérisme...) en vue de retrouver une audience ou bien se radicaliser au sens propre du terme, c'est-à-dire retrouver sa racine. Hegel disait que la lecture du journal était sa "prière du matin" parce qu'elle réveille les endormis en leur offrant des surprises politiques. Quand tout recommence, comme le matin, mais aussi quand tout finit, en effet, il reste la prière.
  • (1) Le sens ancien de démagogie n'est d'ailleurs pas péjoratif, il s'agit d'abord d'une pédagogie mais pour adulte assurant une fonction politique à Athènes.
  • (2) "Il est aisé de tromper les plus habiles, en leur proposant des choses qui passent leur esprit et qui intéressent leur cœur" (Vauvenargues - Réflexions et maximes).
  • (3) On pourrait la résumer à "Si c'est dans le journal, c'est que c'est vrai !" La puissance de la chose écrite, validée par un journaliste, est tout à fait stupéfiante. Cependant, elle est, dans une démocratie d'opinion, remise en cause de manière permanente au nom du principe que chaque individu détient précisément sa propre opinion. D'autre part, la puissance de l'écrit, mais aussi de la parole, s'amoindrit, sans doute au profit de l'image, mais surtout au profit de la toute puissance du "moi". Ainsi, le journalisme ne peut trouver d'issues que s'il renoue avec l'espace public dont il est le fruit.

samedi 31 janvier 2009

Concurrence entre les territoires

Deux exemples dans l'actualité bragarde mettent le doigt sur le concept de "concurrence entre les territoires". Le premier vient de Vitry-le-François qui a annoncé à son tour la réalisation d'un centre nautique comme celui, pourtant flambant neuf, de Saint-Dizier. On peut ainsi discuter de la pertinence d'un tel choix quand il s'agit d'offrir aux populations d'un même espace de vie, deux équipements identiques. L'autre est tout à fait inverse, il s'agit du regroupement du Pays vitryat et du Pays nord haut-marnais pour travailler ensemble afin d'obtenir des fonds européens. D'un côté, on pourrait avancer qu'une seule commune (Saint-Dizier ou Vitry-le-François) n'agit qu'en fonction de son intérêt particulier. De l'autre, la mise en place des Pays aura permis de faire prendre conscience à ces mêmes communes ainsi qu'aux intercommunalités d'instaurer des pratiques de travail en commun et ainsi de se considérer comme un tout et non comme une seule partie de ce tout.
Le terme concurrence provient du latin "concurrere", courir avec. Qu'il y ait "course" entre les territoires cela est même inscrit dans la politique européenne. Mais ce qu'il faut dénoncer, c'est plus encore le caractère idéologique de la concurrence quand elle sert de soutien à une politique. C'est du monde économique - tout du moins d'une certaine vision du monde économique - que la concurrence s'est petit à petit imposée jusqu'à s'inscrire comme dogme politique pour les collectivités et, ce qui est sans doute pire, pour chaque membre qui la compose. "Piquer" ou "attirer" l'entreprise du territoire voisin, sa population ou ses financements publics est devenu un art que les maires de notre petite région pratiquent avec beaucoup de zèle.
Certains libéraux convoquent jusqu'à Darwin pour nous expliquer que cela est inscrit dans la nature de l'homme. Il faudrait d'abord prouver que l'homme possède bien une "nature". Ensuite, si on relit le naturaliste, rien n'indique que dans sa théorie cela soit le cas. Au contraire, la confusion porte sur ce qui s'applique au monde animal et au monde social. L'homme appartenant à ces deux mondes a emprunté une direction qui a fait de lui un être social ne dépendant plus de la sélection naturelle. C'est parce qu'il a développé des instincts sociaux et des dispositions morales que d'autres facteurs lui ont permis d'étendre son règne : sympathie, altruisme, solidarité etc (1). Le fruit de l'homme n'est pas dû à l'élimination des plus faibles mais bien plutôt à ce qu'ils trouvent leur place dans la civilisation.
Ce bref détour darwinien rappelle aussi que la politique n'est jamais quelque chose qui se déploie dans un espace clos. Le propre de la politique est de construire une relation, un entre deux, et non cet isolement qui provoque le sentiment de ne pas appartenir au monde. Et dès lors qu'un certain génie politique est capable de dépasser son propre nombril, il devient œuvre de civilisation. C'est toute la différence entre le clocher, et ses querelles, et le souffle qui se dégage de la cathédrale.
  • (1) "Les animaux sociaux sont mus en partie par le désir d'aider les membres de leur communauté d'une façon générale, mais plus communément d'accomplir certaines actions définies. L'homme est mû par le même désir général d'aider ses semblables ; mais il a peu ou n'a point d'instincts spéciaux" (La filiation de l'homme et la sélection liée au sexe - chap. XXI).

dimanche 11 janvier 2009

- 4000

L'Insee vient de publier le chiffre légal de population pour la ville de Saint-Dizier. La cité bragarde enregistre une perte de près de 4000 habitants depuis 1999. Les bragards sont 26 972 contre 30 900 en 1999. Et comme il s'agit d'une moyenne par rapport à 2006, on peut supposer que ce chiffre est encore inférieur à la réalité de 2009. Quand on examine sur trente ans les statistiques, la ville a perdu plus de 25 % de population soit 10 000 habitants de moins. Ce qu'il y a de plus pathétique, c'est que le maire ne se résout toujours pas à assumer cette part sombre de son bilan. Elu en 1995, François Cornut-Gentille estime toujours qu'il n'est pour rien dans tout cela, mieux, il indiquait récemment que tout ceci incombait aux communistes qui dirigeaient la ville il y a.... 20 ans.
Les communistes pourraient lui rétorquer que la ville n'a jamais compté autant d'habitants que du temps où ils étaient aux responsabilités. En 1975, alors que Marius Cartier était maire, la ville dépassait les 37 000 habitants. Les communistes donneraient ainsi l'impression d'avoir conduit l'âge d'or de la cité. Pour quelqu'un qui ne fait pas de politique, car tel est son credo, François Cornut-Gentille pourrait au moins avancer quelques pistes de réflexion pour tenter d'enrayer l'exode au lieu de se faire révisionniste de l'histoire bragarde.
Zone de référence vide, plans sociaux toujours d'actualité, départ massif des jeunes, Vert-Bois en souffrance..., Saint-Dizier serait la ville de France qui, dans sa catégorie, perd le plus d'habitants. C'est une réalité qu'il ne sert à rien d'occulter si ce n'est pour laisser pourrir la situation. Les grands travaux, les équipements disproportionnés (centre nautique, cinéma, canal...) ne semblent pas être la bonne réponse pour rétablir un certain équilibre. Le monde a profondément changé en 30 ans. C'est tout un territoire (le nord haut-marnais et le sud-est marnais) qui ne trouve plus sa place à l'intérieur d'un ensemble (Région, Nation, Europe) et qui se moque bien de l'avoir abandonné. Les querelles stupides et stériles masquent plus l'impuissance à agir qu'une volonté de faire de la vraie, haute et belle politique. Saint-Dizier ne peut plus attendre, il faut admettre le réel. Avec philosophie, quand on veut bien arrêter de se mentir, les élus bragard et le premier d'entre eux pourraient reprendre à leur compte, ce mot de Frédéric Schiffter, « les pessimistes heureux s'accommodent du pire ». Les optimistes ont tendance un peu à tricher avec eux-mêmes en refusant ce que la vie nous livre de tragique. La lucidité n'est peut être pas la première qualité des politiciens car ils sont tout en volonté et intérêt. Or la volonté sans raison n'est qu'un entêtement. A l'heure où vous lirez ces lignes un bragard (virgule 58) sera aujourd'hui sur le point de quitter la ville.

jeudi 8 janvier 2009

Césarkozy

Si le césarisme est la concentration du pouvoir dans une seule main, on peut se demander si Nicolas Sarkozy n'est pas en train de refermer la sienne sur notre édifice démocratique. Executif omnipotent, avec par exemple la constitution d'un mini gouvernement sans l'autorité du Premier ministre, législatif godillot avec une majorité dirigée par le président de la République en personne alors qu'il est toujours président de l'UMP, un pouvoir judiciaire dont l'indépendance est directement menacée par la suppression des juges d'instruction au profit de juges du gouvernement enfin des médias cadenassés comme le montre la nomination du président de France télévisions par le gouvernement mais aussi la réforme du statut de l'AFP ou encore cette curiosité que sont les "Etats généraux de la presse".
Il y a deux formes que l'on peut évoquer de fonctionnement démocratique. Le premier consiste à mettre en place des contre pouvoirs au pouvoir, c'est le système de la séparation des pouvoirs. Chaque pouvoir, notamment l'exécutif et le législatif, se bornent et se partagent le pouvoir. Cette théorie que l'on attribue à Montesquieu repose plutôt sur une pondération et une modération des pouvoirs que sur une réelle séparation (1). Pour ce qui est du pouvoir judiciaire, le même Montesquieu avance qu'il est nul car il ne consiste qu'à dire la loi (2), il est davantage une puissance qu'un pouvoir. Pour ce qui est de la presse, si elle participe à la respiration démocratique, elle ne tire pas moins sa puissance d'elle même que de la loi.
L'autre manière d'articuler la démocratie consiste en la subordination du pouvoir exécutif à une puissance commune à tous. Il ne s'agit plus alors de séparer les pouvoirs, d'admettre qu'ils puissent se partager ou s'équilibrer entre eux, il s'agit d'abord de savoir qui commande. Cette théorie est donc d'abord une théorie de la souveraineté. Et si dans une démocratie c'est le peuple qui est souverain et l'exprime au moyen de la Volonté générale c'est à lui à tenir directement, sans le suffrage ni la représentation, les leviers du pouvoir (3). Sans rentrer dans le détail de ces théories, la dérive césarienne de l'actuel chef de l'Etat ne verse ni dans la séparation ni dans la subordination.
De vouloir tout faire, tout régler par lui même, d'être à la fois celui qui dit la loi et celui qui l'exécute, Nicolas Sarkozy ne passe-t-il pas outre les plus élémentaires principes de notre commune organisation politique ? C'est souvent au nom de la Justice que le Chef de l'Etat propose ses réformes. Au nom aussi d'un dire, d'un "franc parler", de cette flatterie qu'on aime à entendre et que les Anciens eux appelaient "démagogie" (4). Mais là où le danger guette, c'est bien dans l'autoformation du pouvoir, dans son périlleux accroissement et son avidité. C'est que César n'a été la victime que de lui-même. L'oppression de la République romaine ne tenait qu'à ceci : que le fruit fut mûr et que, n'écoutant que son appétit, celui qui possède beaucoup ne désire qu'une chose en posséder davantage.
  • (1) Charles Eisenmann et Louis Althusser ont tout à tour examiné cette question de la séparation des pouvoirs.
  • (2) "Les juges de la nation ne sont... que la bouche qui prononce les paroles de la loi, des êtres inanimés qui n'en peuvent modérer ni la force ni la rigueur" (Esprit des lois - XI - 6).
  • (3) Il y a dans le Contrat social une forme de lutte contre l'abus des institutions qui mettent à mal l'essence même du Politique.
  • (4) Pour suivre Montesquieu, la démagogie n'est que la "couleur" de la Justice et, à propos de Tibère et non plus de César, "il n'y a point de plus atroce tyrannie que celle que l'on exerce à l'ombre des lois et sous les couleurs de la Justice" (Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains - XIV).

lundi 29 décembre 2008

Rencontre avec Mme Tragique

Rien ne nous prédispose vraiment à admettre le tragique. Tout au contraire il y a une faculté qu'on aurait tort de sous estimer et qui consiste le plus souvent à se mettre à l'abri du tragique. C'est une sorte de grande comédie à base de petits jeux, d'écart entre ce que nous sommes et ce que nous voulons montrer. Une mise à distance du réel, cette chose qu'on refuse en permanence, car elle nous paraît trop étroite alors qu'elle est bien trop vaste pour nous. Les comédiens n'inventent pas grand chose. Il leur suffit de mettre au service d'une histoire ce qu'ils se fabriquent à longueur de journée. Mais parfois, il y a des moments où le tragique vous tombe dessus de manière inattendue et vous capte. C'est une façon d'être spectateur mais spectateur depuis la scène.
La jeune fille de 14 ans revient à la caisse. Sa mère n'a toujours pas quitté des yeux l'écran qui indique le prix à payer. "T'as assez ?", demande pour la seconde fois un jeune homme d'environ 16 ans. Il fouille dans un petit porte-monnaie. Le caissier continue à enregistrer les marchandises. "Tiens va remettre ça", lance la mère à sa fille. Une bouteille de blanc disparaît du tapis de la caisse. La mère cherche la poche droite de son manteau. La jeune fille revient. "C'est bon maintenant ?", demande-t-elle. La mère ne répond pas, ses oreilles sont fixées sur l'écran où s'affiche l'addition. "T'as assez ?", répète le fils. Non elle n'aura pas assez. Le caissier demande ce qu'il doit remettre en rayon. En même temps qu'une autre bouteille disparaît, Mme Tragique fait un petit coucou dans une supérette du Vert-Bois.
Pris dans la tenaille, le caissier reste caissier et les clients restent clients. La mauvaise foi est le subterfuge qui permet de mettre à distance le réel dans la vie sociale. Quand on refuse la honte on n'existe plus et c'est la mauvaise foi - c'est-à-dire ce qui est en dehors de l'ignorance primitive et nous fait savoir et non croire que nous avons éternellement raison - qui réduit le réel jusqu'à le faire disparaître comme la bouteille de vin blanc du tapis roulant de la caisse. N'existait pourtant que celle qui, spectatrice de sa propre tragédie, n'était plus dans la comédie mais seule avec sa pauvreté. S'accommoder du tragique, du pire, c'est déjà le rendre léger. Mais pour cela, il y a un bavardage continu qu'il faut faire cesser, un bourdonnement, une "grande gueule" qui radote et berce à la fois, dont le troupeau raffole et qui, à l'inverse d'Orphée, réduit les pierres au silence. Tragique et banal, en somme le réel.

vendredi 26 décembre 2008

Cette année là

Entre une année qui s'achève et une autre qui commence, le temps social regarde derrière lui et fait le bilan sur le réel puis se retourne à nouveau pour s'attacher à la prédiction. Et oui, chacun se dit en 2008, il y a eu ceci et cela et en 2009 j'aimerais bien qu'il y ait ceci ou cela. On ne dit pas il aurait y avoir ceci et cela en 2008 et 2009 sera comme ceci et cela. Le réel est donc toujours dans le passé. Le rêve, l'illusion, l'utopie, l'idéalisme dans ce qu'il reste à accomplir. Le premier est idiot (1), le second enflamme désir, imagination, intelligence et foi. Mais ce réel a-t-il finalement bien eu lieu ? Car les événements que nous avons connus ne sont-ils pas déjà dans notre histoire ? Ne font-ils pas déjà partie de notre mémoire plus ou moins défaillante ? Ne sont-ils pas l'objet d'une reconstruction, d'un assemblage de nos souvenirs ? Et puis n'avons nous pas aussi un peu triché avec ce que nous aimons garder en mémoire et ce que nos petits arrangements avec nous-mêmes désirent éliminer au plus vite ?
C'est pourquoi les prophéties qui fleurissent au mois de janvier sont si courues. On va se souhaiter beaucoup de choses dès la semaine prochaine, les mêmes qu'il y a un an et les mêmes qui finiront dans l'idiotie du réel ou dans les limbes de cette même idiotie. Ce sont nos nouveaux moments sacrés, nos haruspices, qui malgré la raison permettent toujours aux hommes d'être bons et idiots à la fois. Ce qui se suffit à lui-même est ainsi : il ne peut exister qu'après. C'est-à-dire que le réel est seulement ce qui procède d'un résultat, d'une combinaison et, tant que ce processus n'est pas achevé, il n'est pas le réel. Si cette idée est juste, le réel a bien peu de chances d'être saisi un jour. Sauf à dire qu'on ne peut aussi clairement séparer le réel de la prophétie, le sacré du profane, et de renoncer ainsi à ce dualisme pour admettre - comme Descartes que l'on n'a peut être pas bien entendu - qu'il y a un principe unificateur de tout ceci qui est la pensée.
Souvenons-nous de 2008. Elections municipales, conflit social chez Miko, faits-divers... se rappeler de ce calendrier c'est déjà dire que nous l'avons oublié. Dans la masse des souvenirs il y a bien peu de choses qui nous soient réellement utiles. Nous devons faire effort pour y tracer un chemin en évitant les obstacles et en balisant notre prudente marche. Et c'est aussi pour cela que l'homme est bon car il ne pourrait pas vivre si ses souvenirs, dans leur totalité, ne pouvaient lui échapper. Chaque début d'année est l'occasion de se délester du poids de ce réel souvent insignifiant et de faire apparaître ce qui dans notre mémoire est essentiel. D'ailleurs les vrais souvenirs ne se rappellent pas, ceux sont eux qui se rappellent à vous. Ainsi, rien de mieux pour oublier que de se rappeler pour bien se rappeler. Il n'y a guère que les disques durs d'ordinateur qui n'oublient rien car s'ils sont capables d'enregistrer un souvenir et de le rappeler à tout moment. Par contre ils sont incapables de prédire quoi que ce soit ; en cela, ce qui n'est pas rationnel est proprement humain.
Les âmes des Grecs pour accéder à leur nouvelle vie devenaient amnésiques en se plongeant dans l'eau (2) du fleuve Lèthè (Oubli) ou au contraire si elles avaient vécu de manière juste se rappelaient leur vie en buvant l'eau du lac Mnèmosunè (Mémoire). A la charnière de deux années, chacun aura tout loisir d'étancher sa soif avec l'un ou l'autre de ces breuvages.
  • (1) Du grec idiôtès, idiot, qui signifie d'abord simple, qui ne peut se reproduire, particulier, unique. "Toutes choses, toute personne sont ainsi idiotes dès lors qu'elles n'existent qu'en elles-mêmes, c'est-à-dire sont incapables d'apparaître autrement que là où elles sont et telles qu'elles sont : incapables donc, et en premier lieu, de se refléter, d'apparaître dans le double du miroir." (Clément Rosset dans "Le réel : traité de l'idiotie" - éd. de Minuit - p. 42).
  • (2) Boire l'eau de ce fleuve que Platon appelle Insouciance et "dont aucun vase ne peut retenir l'eau". (République X - 621b).

jeudi 18 décembre 2008

Aux agités


Les agités n'aiment pas beaucoup les oisifs. A l'heure où le travail du dimanche consiste en l'équation simpliste du "travailler plus pour gagner plus", rengaine usée devenue inaudible, les agités rêvent encore de nous priver de quelque chose de plus fondamental. En effet, il existe une forme d'oisiveté qui peut nous rendre égale aux Dieux. Laissons la "mère de tous les vices" à ceux qui enrégimentent plutôt qu'ils ne libèrent. Ce divin dans l'homme, et non le contraire, tient qu'il nous est donné d'être entièrement à nous-mêmes en faisant vagabonder son esprit. C'est d'éprouver la solitude qui la fait fuir et la rend agréable. Mais une solitude complètement assumée et enracinée dans notre chair. Cette solitude n'est pas celle des grands infinis où le vertige peut s'emparer de l'existence. Au contraire il s'agit de se ressaisir de soi dans les vastes paysages de la solitude.
Ainsi, tu ne travailles pas le dimanche. Ainsi tu te promènes. Ainsi, je t'appelle oisif à toi-même. Petite grue, bel océan, dans vos pas se met la gaieté. Où est la réalité intérieure ? Dans le portefeuille des agités ? Ne sachant qu'il existe, l'agité n'est jamais à lui-même et c'est d'ailleurs pour cela qu'il a tant besoin des autres. L'oisiveté est donc la forme de liberté absolue du sujet. L'abandon complet des objets réenchante le moi lui donnant comme horizon de s'éprouver lui-même d'entrer en possession de Soi comme une rencontre qu'on a toujours pensé qu'elle aurait dû avoir lieu.
Mais voilà, les agités ne l'entendent pas ainsi. Toujours à s'ennuyer, à collectionner les obstacles, à rendre invivable ce qui les entoure, ils mettent un peu de sucre dans leur venin pour que ce travail devienne dépendance. Qu'avons-nous à gagner à travailler le dimanche ? Ils disent de l'argent, des emplois et que tout ceci est bien pratique. L'ère du pratique se confond avec celle des intérêts marchands. Le pratique n'est que l'effet du théorique et la théorie est bien pauvre : "j'achète, je suis". Quand bien même nous gagnons cet aspect pratique nous perdons ce que les agités appellent "inutile" : la famille, l'association, la communion et surtout l'oisiveté. Ils ont fait un rêve, la promenade dominicale au supermarché, source sans eau du bien être.
Il nous faut ménager ces espaces dans le morcellement du temps social. Ils sont le minimum pour faire respirer encore un peu l'Etre. Les rendre équivalent au travail, car la consommation n'est que l'achèvement du processus de production, sépare davantage notre conscience de nous appartenir. La brutalité du travail moderne tient à sa division. Une fracture qui secoue tout autant l'individualité et provoque le malaise des âmes. Le dimanche était un formidable anxiolitique social. Il ne sera plus qu'une pilule de plus dans la pharmacie des éclopés du capitalisme.

dimanche 14 décembre 2008

Les faits rien que les faits

Avec ce qu'il s'est produit à Chaumont entre un journaliste et le directeur de la MJC (1), sans se prononcer sur le fond, on constate à quel point les faits, s'ils sont à ce que l'on dit têtus, sont surtout fragiles. Dans un premier temps la version du journaliste a été largement répandue et admise. Dans un second elle a été battue en brèche par le directeur de la MJC dans l'hebdomadaire chaumontais. La virilité de l'échange se retrouve dans cette retranscription des faits... Appelons un fait, ce qui est l'effet produit par une cause. Certes chacune des deux versions relate ainsi des faits qui se sont produits et ont donné lieu à des conséquences, à des phénomènes qui sont apparus et dont on peut dire qu'ils ont réellement eu lieu.
Cependant, la présentation des faits est tellement tranchée qu'elle ne sert finalement que l'intérêt d'une des deux parties. Tout ce qui est dit est vrai et cependant tout cela ne peut l'être. Un fait trouve toujours son contraire dans un autre fait (2). Ainsi, dans les deux cas, on s'aperçoit que les faits ne disent rien de la vérité car les faits ne mettent en jeu que leur présentation et non la multiplicité des causes qui les produisent.
Aurons-nous la vérité en confrontant ces deux versions ? Peut être mais pas seulement. Car la cause qui a entraîné un ou plusieurs effets n'est pas la cause de la cause. Et ainsi de suite. C'est pourquoi se prononcer sur un événement pour le juger ne peut se réduire à la présentation d'un fait ou de plusieurs faits. Mais alors comment pouvons-nous juger si même les faits ne nous disent rien de la vérité ? Tout jugement est-il impossible ? Non, bien sûr. Mais tout jugement ne fait pas nécessairement appel aux faits. Il existe un principe sur lequel nous jugeons au plus près de la vérité et qui échappe aux faits. C'est notre sentiment intérieur. Celui qui est débarrassé des faits et celui qui est débarrassé du préjugé. Autrement dit, les passions qu'entraîne la confrontation des versions basées sur les faits ne font guère qu'ajouter de la confusion sur la lumière naturelle (3).
Le journaliste se contente de rapporter des faits. Souvent il met avec sa propre sensibilité un peu de jugement dans ces faits. L'opinion prend ces faits pour la vérité et personne ne comprend jamais rien car c'est le préjugé qui tient lieu de jugé. Mettre en doute les faits voilà qui peut sauver la mise de notre jugement et le réserver à quelque chose de plus infaillible. A moins que les journalistes, un jour peut être, se demandent si leur métier est de dévoiler la vérité à partir d'une présentation des faits qu'ils auraient au préalable soigneusement interrogés et jugés par eux-mêmes. Cela paraît très incertain car les faits permettent de se prélasser mollement sans jamais remettre en cause ce qui rassure les certitudes versatiles de l'opinion. Des certitudes qui sont, en somme, d'abord celles du journaliste.
  • (1) Une violente altercation s'est produite entre un journaliste et un directeur de MJC. Une première version publiée par le quotidien donnait entièrement raison au journaliste et chargeait le directeur de la MJC.
  • (2) "Le contraire d'un fait quelconque est toujours possible, car il n'implique pas contradiction et l'esprit le conçoit aussi facilement et aussi distinctement que s'il concordait pleinement avec la réalité". (David Hume - Enquête sur l'entendement humain - section IV - chap. I). Le philosophe écossais distingue le contraire de la contradiction.
  • (3) A priori ou a posteriori, la raison ou l'expérience, des principes de la connaissance qui permettent le jugement selon qu'on est kantien ou humien.

samedi 6 décembre 2008

Com' together

En plein marasme économique, la cité ouvrière n'a jamais autant été fragilisée. Il n'y aura pas d'effet "Tchernobyl" - où quand les poussières radioactives décident par elles-mêmes d'aller en Suisse ou en Italie longeant le Rhin... - et le tissu industriel sera fortement secoué par une main invisible du marché atteinte par la maladie de Parkinson. Mais qu'à cela ne tienne, plutôt que de proposer des solutions, voilà que la ville tente de faire diversion (1) en accentuant sa communication sur un nouvel équipement dans une fonderie bragarde en présence de Luc Chatel et à grand renfort de publicité.
S'il faut nuancer entre les entreprises qui subissent cette crise, la communication de la ville s'inscrit dans une démarche marketing où l'image prime sur le réel pour nous dire ce qui doit être et non ce qui est. Le choix de faire des coups publicitaires, des buzz médiatiques, relèvent dans ce cas précis d'une forme de renoncement à l'action politique. Cette stratégie peut paraître cynique alors que bon nombre de personnes risquent de perdre leur emploi dans les semaines qui viennent. L'effet pervers de cette communication risque de se retourner contre ses auteurs en accentuant ce fossé entre l'image, comme copie du réel, et le réel.
C'est bien tout le problème de ce type de communication. Elle n'est finalement efficace que pour une mise en relation entre les choses et non pour définir les choses. Cette conception de la communication n'est pas l'existence d'une chose ni même l'être de l'étant pour parler comme Heidegger (2). Dans la communication politique il y a toujours une supercherie. Celle qui consiste à faire penser que ce que l'on présente est réel alors qu'il ne s'agit que d'une mise en scène de la réalité au profit d'un intérêt quelconque. Ainsi, la communication politique véhicule d'abord une idéologie. Dire les choses, c'est au mieux les montrer ce serait davantage les démontrer et mieux encore les faire exister. Un homme politique ne pense pas, il agit et sa communication n'est que le théâtre où il joue sa comédie. Libre au spectateur d'applaudir.
La communication a ceci de particulier qu'elle oblige à penser avec l'autre, presque à sa place, et n'est efficiente que si le message est renvoyé de la même manière. En ceci elle n'est pas idéologie car elle suppose d'entendre un autre discours que le sien. Il ne peut y avoir communication qu'en étant avec et non contre ou en dehors de la chose qui reçoit la communication. D'autre part la communication est formation et transformation de la pensée par la relation entre ceux qui communiquent. Cette communication quand elle agit sur le réel porte le nom de démocratie. Son atrophie s'appelle la com'.
  • (1) François Cornut-Gentille use parfois de métaphores martiales. Il se satisfait ainsi du système de concurrence entre les territoires, voire d'une "guerre économique" qu'il admet comme mode de fonctionnement des sociétés - expression que l'on retrouve sous sa plume pour justifier la présence mérovingienne à Saint-Dizier dans le catalogue de l'exposition "Nos ancêtres les barbares". En l'occurence faire diversion emprunte à la tactique militaire ou comment prolonger la guerre par d'autres moyens...
  • (2) C'est-à-dire la réalité de l'être parvenu à lui-même comme existant. La communication établit cette relation entre l'être et le monde. "Ce n’est que dans l’avec des hommes, dans le monde donné à tous, que l’existence peut réellement se développer… dans la communication et dans le savoir d’autres existences" (Hannah Arendt – Qu’est-ce que la Philosophie de l’existence ?).

jeudi 4 décembre 2008

De la justice souveraine

Les élections prud'homales ont eu lieu cette semaine. Certains considèrent comme une "bizarrerie" que cette juridiction soit aux mains de juges non professionnels. D'autres estiment que nous sommes, au contraire, au fondement d'une justice rendue par le peuple et dictée en son nom (1). Cette "professionalisation" de toute la société ne va pas sans susciter quelques interrogations. Effectivement si l'on suit le raisonnement qui consiste à déterminer des règles communes pour faire fonctionner une société, que d'autre part le fondement de l'Etat doit reposer sur cet usage du Bien commun, la justice se révèle comme ce qui ne peut échapper à l'autorité de celui qui est le souverain. Or, le souverain dans une démocratie, c'est le peuple (2). Qui mieux que lui peut savoir ce qui est bon pour lui ?
Cependant, dans les faits, nous sommes assez loin et de la démocratie et finalement de l'idée de République où le peuple serait constitué, donc distinct de la foule, car détenant pleinement l'autorité sur son destin. C'est même à l'inverse une forme de confiance aveugle dans une segmentation des fonctions qui prend le pas sur la démocratie. Ainsi, le professionnel est soumis à un rapport de dépendance non pas à l'autorité du souverain mais à celle qui le met sous la tutelle de son employeur. Il y a autant d'employeurs qu'il y a d'intérêts particuliers. Or, la citoyenneté se définit avant tout comme conscience d'appartenance à un corps collectif, lui-même constitué de différentes parties qui ne peuvent fonctionner les unes sans les autres. C'est cette vision organiciste héritée des Grecs (3) que nous avons progressivement abandonnée, où le Tout est supérieur à la partie, car au fond quelle est la puissance d'une main sans bras et d'un bras sans tête ? Dans l'exemple de la justice du travail et des prud'hommes, ce serait davantage une forme d'autorégulation du corps politique que permet l'élection de juges issus eux-mêmes du corps qu'ils alimentent.
Cet amoindrissement de l'usage du politique vaut pour l'ensemble de nos institutions. Devra-t-on un jour "professionnaliser" les plus hautes fonctions comme celle de maire par exemple, mais pourquoi pas député ou président de la République ? On voudrait ruiner l'Etat qu'on ne s'y prendrait pas autrement. La République ne dit pas qu'il faut un titre pour être citoyen. A l'inverse, elle donne le titre de citoyen dès lors que nous prenons conscience d'appartenir au corps politique qu'on appelle le peuple. Cette atomisation crée plus de fractures que de fluidité entre les organes car elle profite davantage à un individu tourné vers lui-même et souvent incapable de dépasser son goût des passions tristes. L'acte politique est ce qui dépasse l'individu non pas contre lui mais pour assurer sa liberté. Garantir une justice de proximité équivaut d'abord à l'exercer au plus proche de sa substance.
  • (3) Rappelons également que la justice rendue pour un crime par une cour d'assises repose sur l'intime conviction de neuf jurés populaires et de trois magistrats. Et là il ne s'agit pas d'élire les jurés populaires puisque c'est le sort qui les désigne.
  • (2) Voir le préambule (Titre I - De la Souveraineté article 3) de notre constitution.
  • (3) "On ne peut douter que l'État ne soit naturellement au-dessus de la famille et de chaque individu ; car le tout l'emporte nécessairement sur la partie, puisque, le tout une fois détruit, il n'y a plus de parties, plus de pieds, plus de mains, si ce n'est par une pure analogie de mots, comme on dit une main de pierre ; car la main, séparée du corps, est tout aussi peu une main réelle" (Aristote - Politiques I, II-13). On retrouve également cette idée dans la philosophie politique moderne (voir Rousseau Contrat social Livre II, chap. 2).

samedi 29 novembre 2008

Barbares bragards

Belle exposition sur les Mérovingiens découverts en 2002 à Saint-Dizier que l'on peut arpenter actuellement à l'Espace Camille-Claudel. La ville trouve maintenant un peu de mythologie à ajouter à sa culture, ce qui lui sera sans aucun doute bénéfique pour faire parler d'elle. "Nos ancêtres les barbares" a été inaugurée le jour du centième anniversaire de Claude Lévi-Strauss. Le philosophe qui pense la barbarie comme une construction mentale, une croyance en la barbarie, a démonté l'éthnocentrisme occidental en faisant apparaître les structures logiques de la pensée à l'état sauvage ; structures propres et communes à l'ensemble des peuples de la planète. Avec cette exposition, on affirme notre "barbarité" et l'on opère ce renversement de valeurs entre ce qui jusqu'alors était voué au placard de l'Histoire contre l'étalon des manuels historiques.
Nous sommes tous le barbare de l'autre et davantage le barbare de soi-même. Finalement une riche découverte que l'on aura mis quelque temps à comprendre et qui mettra encore du temps à trouver une certaine réalité sociale et politique. Car ne nous leurrons pas, il est aisé d'aimer nos Mérovingiens - l'imagination et sa force créatrice nous les rendent effectivement très proches - peut être serait-il davantage urgent de reconnaître la culture de l'autre comme aussi riche que la nôtre, ici même dans notre ville.
Il ne faudrait pas non plus tomber dans l'angélisme. Toujours à la lumière de Lévi-Strauss (1), s'identifier aux barbares, aux Mérovingiens, c'est surtout accepter une différence et plus encore refuser aussi d'être soi même un illusoire Mérovingien. Non pas que cette part de l'héritage barbare puisse être niée mais plutôt qu'elle est une source de la création de nos différences. Délimiter le champ de ces différences, c'est bien sûr renoncer à l'éthnocentrisme mais c'est aussi comprendre ce qui dans la relation d'un sujet à un objet tient nécessairement au premier. Peut être que notre oeil a du mal à se voir et que seul l'autre, pourtant si différent, peut nous le faire deviner mais le cercle consistera à ne jamais pouvoir s'abolir sans condamner l'un et l'autre. La différence produit la richesse mais aussi la politique du pire.
Nos barbares bragards nous ramènent à cela. S'ils sont les premiers bragards, nos primitifs, ils n'en demeurent pas moins définitivement autre. C'est là leur première richesse, comme une frontière qui trouve son équilibre entre ce que nous avons toujours été et ce que nous sommes devenus. Ainsi nous nous rejoignons à mesure que nous nous séparons.
  • Chez Lévi-Strauss, on peut ainsi mettre en parallèle ses conclusions entre "Race et histoire" (1951) et "Race et culture" (1971).

samedi 22 novembre 2008

Claude Lévi-Strauss, un voisin inconnu

Claude Lévi-Strauss fête son centième anniversaire le 28 novembre. Le philosophe habite juste à côté de la Haute-Marne, dans un joli bout du châtillonnais à Lignerolles. C'est un endroit qui renferme de la quiétude mais aussi cette beauté des paysages que l'on retrouve depuis Colombey. Ce grand lecteur de Rousseau est-il venu ici comme le Genevois aux Charmettes ? Un philosophe ne choisit pas son tonneau au hasard. C'est à peine croyable que l'académicien qui est devenu de son vivant une figure intellectuelle du XXème siècle, et un classique de son temps, soit encore tellement en phase avec son époque. Car quand on lit Lévi-Strauss c'est pour y découvrir notre réalité dans ce qu'elle peut aussi d'avoir de plus pessimiste.
Cette "pensée à l'état sauvage" que Lévi-Strauss a explorée nous a ramenés au plus profond de nous-mêmes sans que nous ayons la conscience d'être à notre tour ce primitif exploré par l'anthropologue. C'est un message universel de dire qu'un homme n'est pas seulement le résultat d'un processus historique ou d'un progrès lié aux arts et aux techniques. Et lorsque que l'on tue le primitif, il faut se rendre compte que nous procédons à notre suicide. Nous mettons la barbarie au rang de valeur au nom de laquelle le pire, celui qui nous rend carnassier, trouve sa justification. Lévi-Strauss a ainsi démontré que le racisme n'était qu'une catégorie de plus au catalogue de l'homme occidental qui depuis Aristote classe et reclasse encore.
Ça n'est pas rien 100 ans. Ça n'est pas rien non plus d'être le voisin, non pas d'une conscience morale, mais d'un travailleur acharné de l'humanité auquel on rend hommage tandis que son message semble si peu écouté. C'est sans doute le lot de tous les grands penseurs. On les moque ou on les statufie. Rarement on examine ce qui dans leur pensée fait partie du possible et pourrait inspirer la marche du monde. Mais ne faisons pas de Claude Lévi-Strauss un idéaliste ni même un structuraliste. Contentons-nous, avec lui, de (re) découvrir le beau sauvage et le souffle de son instinct. Ce sage indien qui ne sait peut être pas résoudre le théorème de Pythagore mais dont la main cuivrée reste la plus sure quand il s'agit de guider l'âme perdue du monde.
  • Pour aborder la pensée de Claude Lévi-Strauss on peut se reporter à "Claude Lévi-Strauss une introduction" de Frédéric Keck (Pocket).
  • A écouter aussi toute la semaine sur France culture à 17 heures "Le continent Claude Levi-Strauss". Ici.

vendredi 21 novembre 2008

Plaisirs déplaisants

"Plaisirs d'amour" tel est le titre d'une exposition que l'on peut voir actuellement à la MJC bragarde. On y aborde la sexualité, le plaisir, la relation amoureuse... par une histoire des représentations de la vie amoureuse et par un questionnement sur ce que peut bien être la sexualité aujourd'hui. Quand une exposition est intelligente, il ne faut pas hésiter à le signaler. "Le plaisir est le contraire de la peur", expliquait une des responsables de l'exposition dont l'objet est également de parler de la maladie et de l'amour. En effet, c'est aussi avec l'intention de prévenir les risques liés à la contamination par le HIV et l'hépatite B que l'opération est montée.
On pourrait se demander s'il est possible d'avoir peur du plaisir ou si le plaisir et la peur sont de même nature. Lorsque l'on parle de plaisir, on l'entend le plus souvent comme ce qui procure une sensation agréable. C'est-à-dire qu'à la fois sont mis en jeu les sens et l'effet produit par un objet sur eux dont le résultat est l'agréable. La peur ne met pas en jeu les sens mais bien plutôt l'imagination qui se dérobe à la connaissance. On a généralement peur de ce que l'on ne connaît pas, l'imagination se chargeant de transformer en pensée inadéquate l'objet de la peur. Là où peur et plaisir peuvent se rejoindre, c'est quand justement ils mettent tous les deux en jeu l'imagination et une fausse connaissance de ce qui fait peur ou fait plaisir. Car le plaisir en lui même est-il aussi plaisant que cela ? N'avons nous pas plus le désir de trouver plaisant quelque chose que d'éprouver réellement le plaisir ?
C'est pourquoi on pourrait dire que le contraire du plaisir serait la satisfaction, la pleine et entière auto-suffisance de l'être. Car le problème du plaisir est qu'à la fois il est conduit par un désir mais aussi qu'il en fabrique de nouveau en permanence. Autrement dit, au plaisir succède une frustration qui peut se transformer en une forme de dépendance qui ne comble pas le manque mais le fabrique, un peu à la manière des Danaïdes. C'est une critique de Platon que l'on retrouve dans le Philèbe (1). Ainsi, ne pas connaître la nature de l'objet du plaisir ne procure peut être pas de peur, car l'imagination n'est pas sollicitée, mais peut tout comme la peur avoir pour effet d'enfanter une douleur. Et pas seulement une douleur physique mais aussi une douleur psychique. C'est quand le plaisir est identifié à la réalité, elle même égale et identique à la chose objet du plaisir, qu'il peut s'éprouver de manière stable sans risque de déséquilibrer à la fois les sens, sur le mode de la démangeaison - plus ça gratte, plus ça gratte - et l'âme en l'alimentant par des désirs qui n'ont pas de réalité.
  • (1) A propos des vrais plaisirs, Socrate indique qu'ils sont "ceux qui sont liés aux couleurs qu'on dit belles, aux figures, à la plupart des parfums, ceux des sons et, en général, à tout ce dont l'absence n'est ni sensible ni douloureuse, mais qui donnent lieu au contraire à des réplétions qui sont sensibles, plaisantes et pures de toute douleur" (Platon - Philèbe 51 b).

samedi 8 novembre 2008

Saint-Dizier peut-elle survivre ?


Plusieurs facteurs inquiétants ont vu le jour depuis la rentrée. La ville a perdu son appel à projet pour les fonds européens, la dotation globale de fonctionnement a été largement revue à la baisse, enfin les effets de la crise économique risquent de se faire sentir lourdement sur un tissu industriel déjà fragile. Saint-Dizier semble poursuivre ainsi son inexorable déclin qui va sans doute dans quelque temps lui faire perdre le statut de ville la plus peuplée du département. A ce rythme, et malgré une baisse également enregistrée à Chaumont, la cité ouvrière se rapproche dangereusement de la barre des 25000 habitants et des 23000 habitants de la préfecture.
C'est que Saint-Dizier perd ses jeunes de façon alarmante. Aujourd'hui près de 80% de ces jeunes parviennent au bac. Ce qui n'était pas le cas il y a encore 30 ans. Une fois le bac en poche cela signifie qu'un jeune poursuivra légitimement ses études supérieures à Nancy, Reims, Dijon ou Paris. Autrement dit, inutile de se leurrer, il ne reviendra plus à Saint-Dizier. Ce mouvement s'accélère avec le préjugé de la "mobilité" qui a été largement répandu et encensé. Les voies de communication sont aussi, à l'inverse de ce que l'on avait pensé, responsable de cette fuite de plus en plus facile à opérer. Le désenclavement de la ville est à double tranchant car il permet tout autant de s'échapper plus facilement vers des régions où l'avenir est moins sombre. Saint-Dizier n'est ainsi qu'à 50 minutes de Nancy...
Le sens de l'aménagement territorial et des flux de la société vont dans cette direction. Le monde s'est transformé en 30 ans et Saint-Dizier n'a pas suivi le même rythme. Pire, ce qui faisait sa richesse il y a 30 ans, l'industrie, la métallurgie, a connu des vagues sans précédent de lourdes restructurations sans laisser la place à d'autres sources de développement. Maintenir le peu qui résiste est devenu la priorité. Ville de 15000 habitants avant la construction du Vert-Bois, synonyme de son essor, et alors que ce quartier se vide, Saint-Dizier risque de redevenir ce gros bourg centre en dehors de toute agglomération susceptible de la tirer vers le haut. Les efforts de la municipalité semblent vains pour ralentir le phénomène ce qui montre, effectivement, qu'un maire ne peut pas tout.
Saint-Dizier peut et va sans doute malgré tout survivre. Cependant, il ne faudra plus regarder dans le rétroviseur incertain de son âge d'or, celui des trente glorieuses. C'est le sort des petites villes de province où la qualité de vie est encore bien meilleure que dans les mégalopoles (vie moins chère, moins polluée, rapports sociaux plus conviviaux etc.) qui se joue aujourd'hui. Il faudra aussi pour cela, un renouveau de la politique d'aménagement du territoire pour comprendre que 60 millions de Français ne peuvent pas habiter en région parisienne où sur les rives de la Méditerranée.
Qu'avons nous à offrir à nos jeunes ? La question des études ou de l'emploi n'est peut être pas l'unique réponse. Comment faire aimer cette ville non pas aux autres mais à ses propres habitants serait résoudre une large partie de ce problème. Saint-Dizier perd de sa fierté, la haine de soi se manifeste un peu partout à mesure qu'un certain "patriotisme bragard" devient aujourd'hui désuet. Mais ce ressentiment est l'effet et non la cause du déclin bragard. L'identité de la ville est plus brouillée que jamais et il est difficile d'aimer quelque chose qu'on a peine à apercevoir.

jeudi 6 novembre 2008

L'héroïsme de la fuite

L'ancien sous-préfet de Saint-Dizier, Michel Bernard, présentait son dernier livre cette semaine à la librairie Larcelet. "Carnet de route" retrace la courte vie dans la Guerre de 14 du sous-lieutenant Robert Porchon, tué en 1915 à 21 ans. Ce sont ses lettres écrites à sa mère, suivies par celles de proches toujours à sa mère, qui font l'objet du livre. L'absurdité de la guerre y est donc décrite par l'un de ses protagonistes. Ce qu'il y a de remarquable avec la guerre de 14 c'est qu'elle mêle encore patriotisme et pacifisme, c'est-à-dire une fascination pour l'héroïsme du soldat et un profond effroi face à cette chose "chaude et rose" que l'on sent sur la main, la langue d'un soldat découpé en pièce de boucherie par la mitraille.
Quand on relit l'Iliade on est aussi frappé par la violence de la description des combats et le moment où les yeux du combattant se ferment. Chez Homère c'est l'héroïsme qui l'emporte, on ne devient pas pacifiste, on réclame toujours le face à face entre Achille et Hector. Michel Bernard affirmait que la guerre pouvait révéler les hommes tels qu'ils sont à eux-mêmes et aux autres. Ainsi certains écrivains ne seraient sans doute pas devenus tels, s'ils n'étaient passés par l'épreuve du feu. L'ancien sous-préfet disait encore que la mort à la guerre n'est qu'une intervention précoce de ce à quoi nous sommes tous destinés. Autant d'arguments qui ne mettent pas en doute la réalité parfois tronquée que l'on a de la guerre.
Ainsi, Spinoza fait de la fuite au combat un acte de l'intelligence (1) et même de bravoure. Ceci est tout à fait contraire à la guerre héroïque où l'on préfère la mort plutôt que l'intelligence de la fuite. La débandade des soldats de 14, comme de tout soldat face au péril, vient sans doute d'un éveil même de l'intelligence. Quand on ne réfléchit pas beaucoup et que l'on est pris dans le feu de l'action on n'a pas le temps d'avoir peur (2). C'est une forme d'écartement entre l'instinct et la conscience, l'animal et l'homme, qui s'opère par la médiation de la sensibilité. Un animal a peur parce qu'il ne réfléchit pas, il est pris de panique à chaque fois qu'un danger le menace. Donc ce ne serait pas une preuve de lâcheté de fuir devant un ennemi qui veut vous tuer mais bien, pour l'homme libre, une prise de conscience du danger relevant aussi de l'intelligence dans une situation sociale donnée.
Les plus aptes à accepter de combattre sont ceux tenaillés par l'ennui. Toujours pris entre deux mouvements, deux agitations, le terrain de la guerre leur est tout à fait propice. Voyez comment les enfants jouent facilement à la guerre ! Au contraire celui, qui est au dedans de lui-même comprend sans hésitation que la vie qu'il fabrique tous les jours trouve dans la guerre son éternel massacre. Il y a des Achille pour mourir sous la muraille de Troie mais il y a surtout des Homère apatrides pour nous dire que cela fut ainsi.

  • "L'homme libre choisit la fuite avec la même fermeté ou présence d'esprit que le combat" (Ethique IV- corollaire de la proposition LXIX).
  • "Une bataille est sans doute une des circonstances où l'on pense le moins à la mort" (Alain-Propos sur le bonheur).

samedi 1 novembre 2008

Ôte toi de mon soleil

Vous savez quand une banque se fait cambrioler, quand un voleur dérobe l'argent et les valeurs qu'elle contenait, on dit que "l'argent a disparu". On a parlé du "casse du siècle" pour Biggs par exemple. En fait, tout cet argent n'a pas disparu, il est passé d'une main à une autre, d'une poche à une autre, celle de Ronald en l'occurrence. Dans la crise financière que nous traversons, on pourrait se demander aussi : "A qui profite le crime ?", "Où l'argent a-t-il bien pu passer ?" "Qui s'est enrichi ?". Figurez-vous que tout ceci, aussi légitime que cela soit, ne peut pas avoir la moindre réalité. Car, comment faire disparaître ce qui n'existe pas ? En effet, on découvre aujourd'hui que les milliards engloutis par les traders fous n'existent pas et n'ont jamais existé ! Incroyable non ? Certains économistes s'appuient maintenant sur la théorie du capital fictif de Marx pour démontrer tout ceci. Nos amis les financiers sont-ils finalement des Diogène en puissance en falsifiant ainsi la monnaie tout en faisant imploser leur propre système ?
Le cynique, qui avait fait de cette histoire de falsification de la monnaie une philosophie et en premier lieu un mode d'existence, pousse le bouchon jusqu'à renverser la morale, la politique et la religion. En s'attaquant à l'argent, il fait tomber le système en place. Un système qui repose finalement sur une pure abstraction et qui peut très bien soit se transformer soit être interchangeable. En cela Diogène de Sinope est le plus subversif des philosophes car depuis un tonneau et à l'aide d'une lampe, il sape tous les fondements de l'édifice, jusqu'au plus inattendu, la philosophie elle-même (1). Fascination qui touche le plus puissant des hommes, Alexandre, tout occupé à conquérir le monde mais où c'est le seul Diogène qu'il veut à tout prix rencontrer.
Mais si Diogène falsifie la monnaie, ce n'est ni pour s'enrichir matériellement, ni pour satisfaire un quelconque besoin. Le système capitaliste est vorace, celui de Diogène est frugal. Dominé par des constructions purement artificielles, ce que nous prenons pour le réel est en fait la créature de nos passions tristes. Nous nous soumettons à quelque chose qui nous entraîne malgré nous en multipliant nos désirs parce que nous ne sommes plus capables de nous passer de cet artifice, ni même d'entrevoir ce qui simplement nous est réellement nécessaire (2). Cette fausse nécessité, Diogène n'en veut pas. Il n'existe qu'une réalité, la phusis contre le nomos, c'est-à-dire ce qui relève de la Nature contre la Loi.
Le soleil, assombri par la présence d'Alexandre, ne peut briller pour tout le monde. Chaque trader est un petit Alexandre en puissance qui au lieu de laisser pénétrer la lumière dans les esprits, se pose en obstacle à ce qui nous est essentiel. Ce serait mettre Alexandre à l'écart du soleil, ce que lui demandera Diogène comme son voeu le plus cher (3), qui pourrait nous faire penser que cette crise est derrière nous. Mais pour le moment nos petits Alexandre, orphelins de leur Aristote, ne savent toujours pas que le soleil brille.

  • (1) Voir "Qu'est-ce que la philosophie antique ?" de Pierre Hadot (Gallimard) et "Les cyniques grecs, fragments et témoignages" (Livre de poche).
  • (2) " Mais l'homme est à ce point esclave de son système et de ses conclusions abstraites qu'il est prêt, en toute conscience à déformer la vérité, prêt à ne plus rien voir, à ne plus rien entendre, du moment qu'il justifie mieux cette logique ". (Fédor Dostoïevski - Les carnets du sous-sol).
  • (3) Alexandre aurait aimé être Diogène suite à cette rencontre.

dimanche 12 octobre 2008

La gauche parano

Jean-Paul Bachy et Jean-Pierre Bouquet ont ceci de commun qu'ils ne croient pas au hasard. Par deux fois et à deux moment différents, le président de la région et le maire de Vitry-le-François ont eu à peu près ces mots sur le hasard. "Il n'y a pas de hasard dans l'histoire" et plus catégorique pour Bouquet, "Le hasard ça n'existe pas". Ce dernier a tranché une question bien épineuse vieille de près de 3000 ans en quelques secondes... C'est sans doute la force des politiques d'affirmer plutôt que de démontrer. D'un autre côté il semble bien qu'il y a une lecture du hasard, dans l'histoire, qui se mêle à celui de la providence. Avec deux modes différents, le hasard et la providence sont dans l'histoire ces principes qui président à la cause. C'est peut être dans Machiavel que l'on retrouve non pas l'une de ces lectures au profit de l'autre mais tout simplement leur articulation. Le Florentin ne fait jamais de philosophie, il nous dit regardez les Romains, regardez Borgia, ils ont fait comme cela pour pour garder leur pouvoir. Il ne juge pas de leur action et de ses effets. Pour cela c'est à la Fortune qu'il faut être le plus attentif. La Fortune de Machiavel est à la fois le hasard et la providence qui se manifestent dans les actions chaotiques des hommes. C'est à dire une circonstance que l'on n'a jamais pu prévoir et qui vient de manière hasardeuse troubler vos plans mais aussi une conséquence de ce qui devait arriver nécessairement et contre laquelle seule une puissance hors du commun, détenue par le Prince, est capable de surmonter. Dieu est le grand absent de tout cela chez Nicollo, ce grand républicain.
La politique moderne part de là, de Machiavel. Mais pour remonter à une autre exigence, il faudrait aussi se débarrasser des préjugés de la culture qui semblent entraver la clairvoyance des élus qui un jour ont décidé de supprimer le hasard pour mieux y voir la main du diable. Dieu joue-t-il aux dés avec l'univers ? Ceux qui ont le plus fortement contesté cela sont les disciples de Démocrite, les épicuriens. Dans la physique épicurienne, les atomes sont l'origine de tout. Et c'est de leur course capable de dévier, ce que Lucrèce appellera le clinamen, que le hasard doit son existence. Des intuitions que l'on retrouvent dans les théories de l'évolution moderne. Chez Monod par exemple qui souligne qu'avant que la mutation ne soit inscrite dans le code génétique, la mutation initiale, donnant naissance à l'évolution des êtres vivants, est un fait purement fortuit.
Le déterminisme que Bouquet et Bachy semblent appeler de leur voeu ne laisse pas cette place au hasard. Il y a ce monde étroit dans lequel l'enchaînement des causes et des effets prend un sens purement conventionnel. Mais il y a celui qui ne répond pas à cet ordre et qui s'inscrit peut être dans une autre tradition. Léo Strauss y place la grande coupure entre le fait et la valeur ; entre ce qui relève de l'histoire et de la nature, du produit de la science et, de là où, il nous faut dégager des présupposés qui s'en affranchissent. L'historicisme a quelque chose de désespérant. Il bouche un oeil à la vie. Pire, il met du sens à l'absurde en le rendant encore plus absurde, créant des lois auxquelles on ne croit plus parce qu'elles sont produites à partir des actions humaines et non du juste ou de l'injuste à la manières des Grecs.

samedi 4 octobre 2008

Les pleurnicheuses

Voici qu'aujourd'hui encore, les pouvoirs publics succombent aux larmes du marché. On apprend ainsi que le financement de l'entreprise Mac Cormick sera en partie réalisé par des fonds publics et l'intervention du GIP Haute-Marne à hauteur d'un million d'euros. Comment ne pas penser, toute proportion gardée, à la crise financière qui elle aussi pleurniche après l'effort des nations pour retrouver sa respiration. La grande lâcheté des politiques consiste surtout à se mettre dans le sens du vent qui actionne les girouettes. Non seulement leur "action" est illisible mais elle donne au vent la responsabilité du destin des hommes contre l'examen de ce qui reste possible à instituer. Autrement dit, le pouvoir d'agir, le pouvoir tout court, la puissance, cette force qu'ont les hommes à s'organiser contre les intérêts particuliers et les nouvelles oligarchies ne joue plus son rôle régulateur jusqu'à ce que la marmite explose.
Le dogme libéral, selon lequel le marché trouve ses propres règles, s'autorégule, et se suffit à lui-même aurait dû naturellement le conduire à sa propre perte. La règle de la mortalité des choses étant la première que cette abstraction, "le marché", aurait dû intégrer. Mais non, il est le maître qui même lorsqu'il agonise sollicitera encore un peu du sang de sa victime consentante. C'est tout à fait incroyable et proprement impensable de pleurnicher après un milliard d'euro pour financer le RSA et de miraculeusement trouver des solutions à 22 milliards d'euros pour renflouer l'impact de la faillite d'un système sur le marché immobilier. Déjà, on entend des personnes bien naïves appeler au "retour du politique", "à la moralisation" et à la règle.
Ceci est particulièrement cocasse quand il s'agit de ceux-là mêmes qui ont détruit ces règles, réduit l'expression politique au rôle de spectateur et dont l'éthique a largement sombré dans la société de consommation. Il faudra bien plus qu'une incantation à la providentielle solution politique - que d'ailleurs personne n'est en mesure d'apporter aujourd'hui - pour retrouver du sens à ce que pourrait être un étalon politique. Qui commande ? La question du pouvoir est de plus en plus incontournable elle fut dans la philosophie politique moderne, la question centrale. La politique est une chose, le pouvoir une autre. Il n'est pas de ceux qui se laisse émouvoir par la faiblesse d'un de ses rouages. Quand il appartient au politique, il repose bien plus sur des principes d'intérêt commun dont quelques uns (justice, égalité, liberté...) sont étrangers à la finance et son rejeton l'homo-oeconomicus. C'est précisément la toute puissance de la politique, son sérieux et sa noblesse que du plaisir et du bien être qui président à notre condition moderne, la vertu, cette excellence à être un homme, soit bien plus apte à porter le développement de cette puissance.

mercredi 3 septembre 2008

Prix de l'arbre

Tiens donc, voilà maintenant qu'on achève bien les platanes ! Les arbres centenaires de l'avenue du général Sarrail ont tous été abattus à cause des travaux de voiries qui vont durer des mois. Et aujourd'hui, on apprend la visite d'un jury qui s'apprête à décerner le prix national de... l'arbre à la commune. L'aspect de cette longue artère depuis que ces arbres ont disparu ne laisse plus apparaître que des sorties d'usine avec pour fin une zone commerciale. On peut toujours dire que les platanes ne servaient à rien, maintenant qu'ils ne sont plus là c'est la laideur de notre modernité qui s'étale brutalement.
Ceci est un point. On pourrait me dire que l'esthétisme ne concerne que ceux qui voient cela et qu'il vaut mieux boire de l'eau sans plomb. Imaginons une ville sans arbre. C'est à peu près ce que le Vert-Bois est devenu. L'ancien bois n'est plus qu'une forêt d'immeubles. Plus les arbres ont disparu, plus s'est installée dans notre quotidien la nouvelle figure de l'horrible des villes modernes. Rien n'est plus désespérant que cette histoire d'arbre dans la politique de la ville car ceci marque la coupure tranchante de l'oeuvre des hommes dans sa relation avec les choses. Cet éloignement témoigne de l'arrogance des choses artificialistes quand elles sont simplement livrées à l'utile et au résultat immédiat qu'on en attend. Il ne s'agit pas de vivre dans les arbres ou d'y remonter. Il s'agit de toujours retrouver ce qui permet de respirer dans une ville. L'arbre est peut être un poumon pour le citadin, c'est plus encore ce qui fait obstacle à la puissante montée de la barbarie au sens où sans cet arbre il n'y a plus guère de moyen de rendre supportable la vie dans la ville.
Mais peut être n'avons nous pas d'autre choix que d'accepter la tragédie des platanes abattus. Il se peut que l'on confonde ce que nous ressentons avec ce qui est. Le réel est bel et bien dans ce que nous créons et dans ce que nous vivons à partir de cette création. Il ne peut y avoir entièrement quelque chose qui a été, il n'y a au mieux que son inspiration et la simple trace qui en manifeste l'illusion. Cependant, tout ceci à un prix. La non médiation de l'arbre témoigne de notre isolement social. Ce social n'est plus rattaché qu'à lui-même évacuant toutes les autres formes de vie, de la religion à l'éthique. L'arrachement que permet l'arbre aux âmes solitaires lui permet de les diriger non pas vers la Nature en elle même mais vers la vraie nature de ce que nous sommes. Ainsi contempler un arbre c'est se contempler soi même, c'est mettre de la vie dans l'homme et instruire philosophiquement son être. C'est faire pousser, en les mobilisant, l'ensemble de nos facultés. Ceci peut-il avoir un prix ?

dimanche 31 août 2008

Anniversons

Le 30 août marque à Saint-Dizier l'anniversaire de la libération de la ville. Ce qu'il y a de remarquable dans les anniversaires se sont les impatiences, les angoisses ou les indifférences qu'ils produisent. En Haute-Marne par exemple on essaie de temps en temps de marquer l'anniversaire de l'appel du 18 juin du général de Gaulle, le bicentenaire de la création du canal, le centenaire du monument de la Victoire bragarde etc. Des évènements qui parfois sont plus proches d'une forme de récupération idéologique que de la réelle émotion que suscite l'idée d'anniversaire. Attaché à la naissance, l'anniversaire est une impatience enfantine. Quelle excitation de voir le jour de sa naissance célébré quand on grandit. Mais aussi quelle puissante détresse face à l'inexorable fuite du temps quand l'âge défile...
Les femmes et les enfants attachent cette importance à marquer l'anniversaire. Les hommes la plupart du temps y sont indifférents. L'époque est obsédée par l'anniversaire. Les premiers chrétiens voyaient d'un mauvais oeil la célébration de la naissance de cet homme condamné dès le berceau parce que né pêcheur. On lui préfère l'anniversaire, la fête, de son patron, le saint. C'est le temps de la cité céleste d'Augustin qui doit régner sur celui de la cité terrestre de chacun d'entre nous. Depuis il semble que tout soit prétexte à anniversaire. Y compris cette historicisation des faits comme le "11 septembre", "les 18 mois de Nicolas Sarkozy à l'Elysée" etc. ; dans un autre registre "la rentrée scolaire", et même, et nous n'y couperons pas, le "il y a un an, le Vert-Bois était en feu". Ces formes d'anniversaires sont maintenant nos petits rendez-vous avec la surface des choses où nous célébrons un temps médiatique plutôt que le temps de la vie pourtant plus prompt à révéler et accroître notre puissance à exister.
Ce qui se dégage de l'anniversaire c'est cette nécessité à un retour sur soi-même. On ne peut pas échapper à l'anniversaire. Il faut s'y résoudre l'anniversaire, qu'il soit dans l'impatience de l'enfant ou dans la crainte du vieillard, est ce qui revient tous les ans (du latin anniversarius, « qui revient tous les ans »). Mais alors peut-être ne devrions-nous pas nous effrayer de cela. Car l'anniversaire pourrait être cet "ami" qui vient me voir chaque année, ou alors ce voyage qui lui aussi s'inscrit tous les ans dans mon calendrier ou encore la nouvelle pierre que j'apporte à l'édifice de ma vie en vue de sa construction, la mort en étant le dernier chapiteau. N'avons-nous pas assez de plus ou moins bonnes raisons de nous angoisser sans ajouter l'anniversaire à cela ? Alors oui, les femmes et les enfants ont bien raison d'y célébrer la vie qui s'accroît. Et qu'elles puissent rendre amoureux les hommes de cette nécessité serait finalement leur suggérer un heureux cadeau d'anniversaire.

lundi 25 août 2008

Journalisme (s)

Que racontent aujourd'hui les journalistes ? A peu près rien qui nous concerne. Les journalistes ne sont pas des savants, à peine ont-ils la culture minimum pour se rappeler ce qu'ils ont écrit la veille. Ce n'est d'ailleurs pas de la culture dont ils s'abreuvent mais de l'éternelle agitation des faits, cette vache noire dans la nuit, qui fait office de culture. La profusion d'informations a tout simplement tué ce métier. Pour survivre, les journaux tentent aujourd'hui des recettes qui vont dans le même sens. Une diffusion plus large pour amener toujours plus de publicité qui s'échappe désormais vers internet. Cette diffusion plus large se fait aux dépend de la qualité de l'information. La presse de connivence est ainsi la règle pour celui qui veut encore faire vivre son journal. Ce qui pose des problèmes de crédibilité des informations qu'on y trouve ainsi qu'une "pensée" unique largement diffusée, industrielle et formatée.
Le constat est peu reluisant. Nous appelons aujourd'hui journalisme ce qui va dans l'intérêt économique d'une entreprise de presse. Le journalisme est né avec la Révolution française. Il fallait des supports pour accueillir le débat par lequel respire une société organisée, pour le faire fructifier, pour lui donner du relief et une visibilité. C'est que le journalisme n'est que l'enfant turbulent de la démocratie. Un rejeton qui manifeste la subversion et la violence que porte l'idée démocratique et qui s'enracine dans les principes de 1789. Le totalitarisme de l'information qui s'installe se caractérise par l'atrophie de toute pensée, de tout débat aux seules fins d'une information-marchandise dont le but n'est pas de faire respirer la modernité mais de monopoliser un marché économique pour y répandre l'opium de nouveaux Pangloss. "Bien être", "tourisme", "divertissement"... autant de nouvelles catégories qui remplissent les colonnes de cette nouvelle presse qui, de ce spectacle, assure la mise en scène.
Pourtant on n'a peut être jamais eu autant besoin de dévoiler et de comprendre le monde dans lequel nous sommes. Plus ce monde offre à découvrir sa complexité plus on observe le refus de s'y confronter. C'est aussi pour cela que notre hédonisme de pacotille est tellement dominant. Plutôt que de s'appliquer à (in) former l'opinion publique, on lui livre un mélange de douceurs insipides et de pathos racoleur. Merveilleux terreau pour faire pousser un égoïsme étroit dans lequel, ce repli, contient, sous couvert de "Bonheur", nos angoisses contemporaines ("pouvoir d'achat", "terrorisme", "fin de vie", "banlieues"...). Cette forme de lobotomie collective est largement véhiculée par les médias. L'abandon de la sphère publique et la "privatisation" des consciences qui l'accompagne - conscience qui ne se sait pas conscience - est à l'inverse de ce qu'une conception de la liberté, fondée sur l'autonomie et la responsabilité individuelle, produit de vigueur et de sagesse. Le renoncement à comprendre est toujours prélude au totalitarisme.

dimanche 27 juillet 2008

Armée : les jeux sont faits

L'annonce de la nouvelle carte militaire est un bon exemple pour illustrer comment les seuls intérêts particuliers vont à l'encontre de processus de collaboration propres à augmenter la puissance d'un corps politique. On le sait maintenant, Saint-Dizier ne perd pas sa base Rafale contrairement à Langres qui perd sa base de soutien terrestre tandis que Chaumont conserve son artillerie. Les trois maires de ces communes sont tous UMP. Cela ne devrait guère avoir d'importance quand il s'agit des intérêts de la Nation... Malgré cela on observe encore une forme de concurrence entre les territoires pour "piquer" dès que l'on peut un bout d'activité à son voisin fut-il ministre. Et chacun de clamer que c'est bien grâce à lui qu'un tel résultat fut obtenu.
A toujours penser en terme de concurrence on ne se place pas nécessairement du côté de l'intérêt commun ni même, ce qui est paradoxal, du côté du résultat. Il semble en effet que la simple agrégation des intérêts particuliers soit éminemment nuisible pour atteindre l'objectif que l'on s'est fixé. Dans la "théorie des jeux" du mathématicien A-W Tucker, le "dilemme du prisonnier" illustre cet exemple. Deux prisonniers sont condamnés à deux ans de prison si ni l'un ni l'autre n'avouent ; si l'un avoue, il est relâché, alors que celui qui se tait écopera de 10 ans. Enfin s'ils se taisent tous les deux ils prennent une moyenne de cinq ans de prison. L'intérêt commun mène à la première issue, l'intérêt particulier conduit immanquablement soit à 5 ans de prison soit à l'injustice. Chacun des deux joueurs étant dans l'ignorance de ce que l'autre va faire, le seul égoïsme guide leur action.
Au final, un Etat bien structuré est à même d'arbitrer les conflits d'intérêt particulier - ce qui peut créer une certaine schizophrénie dans le cas du maire de Chaumont. Ce qui montre davantage le niveau d'immaturité politique dans lequel nous sommes entrés. Mettre les territoires en concurrence c'est une nouvelle fois aller contre les intérêts de tous et déliter le corps politique au profit de l'intérêt de quelques uns. Plus encore que d'arbitrer, il s'agira de choisir librement des principes d'équité par lesquels il sera possible de faire collaborer des individus dans leur propre intérêt lui-même confondu avec celui de tous. C'est ainsi qu'il s'agit de faire de l'opposition de ces intérêts, particuliers et communs, non plus une faiblesse mais une force.
C'est de la répétition des échecs que naissent le plus souvent les processus de collaboration. Il y a bien à la racine quelque chose d'inaliénable dans l'homme, c'est sa liberté qui est fixée une fois pour toute par la préférence que chacun s'accorde à lui-même. L'asociabilité ne naît pas de cette détermination. Elle se développe parce que précisément les processus d'être en commun sont défaillants. Notre individualisme moderne est trahi par ce défaut de réalisme et se glisse dans une impasse tragique à cause de l'indifférence à cette idée. Plutôt que des murs, il faut mettre des ponts entre les hommes rappelle Newton. Dans l'Armée, c'est le Génie qui s'en charge.

dimanche 20 juillet 2008

Fin de l'état de grâce

En plein été, Saint-Dizier sombre dans la léthargie. La période s'y prête particulièrement. Cependant, cette somnolence, fait apparaître autre chose. Il s'est écoulé près de cinq mois depuis la réélection de François Cornut-Gentille. Et ceci correspond à la fin de l'état de grâce propre à toute prise du pouvoir. Cette centaine de jours où l'on estime que tout est possible. Seulement ici, le bilan est bien maigre. Il semble même que la prolongation du bail pour six années à la tête de l'exécutif bragard soit synonyme de début de coma du pouvoir en place.
Après avoir axé sa politique sur l'urbanisme, le maire de Saint-Dizier ne dispose plus vraiment de marge de manoeuvre pour au moins impulser quelque chose qui tienne à la fois de la rupture et de la continuité. Le centre-ville achevé, les travaux de rénovation urbaine au Vert-Bois bien entamés, les équipements ludiques (piscine, cinéma) bien visibles... tout ceci a contribué à représenter la rupture. Mais tout ceci s'essouffle également. A quoi devons-nous nous attendre maintenant ? A une énième orgueilleuse construction ? Aller dans ce sens serait augmenter la taille du cache sexe propre à masquer la misère sous le béton.
Car les vrais problèmes demeurent. La ville perd toujours un nombre très inquiétant d'habitants et cette fuite, particulièrement des jeunes, n'est toujours pas enrayée. Les perspectives de développement économique sont nulles. La zone de référence reste désespérément vide même si on nous chante à l'oreille la rengaine du chêne Saint-Amand, très peu pourvoyeur d'emplois, ou les contreparties de Bure qui n'auront au final qu'un impact très faible sur le territoire. D'autre part, de nouvelles catastrophes sociales peuvent à tout moment se déclarer (Mc Cormick, Miko, Etilam...). Enfin rien dans le quartier du Vert-Bois n'est résolu. La politique sécuritaire a atteint ses limites alors que les associations peinent à obtenir des financements.
Le troisième mandat de François Cornut-Gentille débutera réellement en septembre. Avec le peu d'opposition en face de lui, le maire bragard a toutes les chances de poursuivre ainsi son mandat dans cette monocratie qui s'est insensiblement installée. Les élus de la communauté de communes sont très complaisamment endormis et l'opposition de gauche est absente, inexistante... ailleurs. Cette fin de l'état de grâce va ouvrir sur une période décisive pour la ville. Il n'y aura de choix que de contempler son déclin sous le bétonnage ou alors de rire au grotesque d'un petit monde enfermé sur lui-même, s'applaudissant quand on le lui commande, parce que le Réel est bien trop grand pour lui.

vendredi 18 juillet 2008

Envol des vacances

L'été rime avec vacances même s'il faut encore le rappeler plus d'un Français sur trois ne part pas en vacances. Nos vacances sont souvent le moment de disposer d'autre chose que des seules considérations liées au travail. La néo "sanctification" du travail pose problème en ce qu'elle ne peut correspondre en rien avec le temps qui nous appartient et auquel tout notre être est lié. C'est ce décrochage du temps que l'on ressent le plus fortement lorsque, par exemple, s'arrête celui tout artificiel du travail. Contrairement à une idée reçue, les vacances ne sont pas le moment où l'on ne fait rien car ne rien faire est un art à part entière. Il correspond à cette œuvre créatrice du temps qui s’affranchit du découpage et de la succession des instants. Ceci s'oppose à l'agitation de la surface que l'on confond avec la profondeur de l'action, endroit où règne d’abord le calme. « Ne rien faire » est plutôt vécu comme faire autre chose ou plutôt abandonner un rythme pour un autre.
On peut dire que s'adonner à la sieste ou à la promenade, c'est cela ne rien faire. C'est encore se laisser aller, changer d'air, conduire une voiture sur une autoroute vers la mer, manger quand l'estomac réclame et non quand la pause déjeuner retentit, se divertir... Mais finalement c'est tout autre chose. Ne rien faire, c'est tout simplement faire encore mais en éprouvant ce que cette échappée du temps social nous laisse encore de possible à découvrir. Car nous sommes quoi que nous fassions, happés par un autre temps. Le seul qui a réellement prise sur notre être. Celui du temps de la conscience qui est conscience du temps et dont la résonance, c'est-à-dire ce qui dure en nous, devient maître de l'action. Voilà les vraies vacances, celui qui pratique cet "art du fleuve"(1) aura d'ailleurs une formidable disposition à être en vacances... toute l'année.
Dans ce « faire » des vacances, il y aussi autre chose. C’est l’abolition, ou tout du moins cela devrait être, d’un but à atteindre. Cela « devrait » car les vacances sont le plus souvent organisées, c’est-à-dire avec un but à atteindre comme tel ou tel monument à visiter, telle ou telle activité à programmer etc. La vacance – de « vacare » en latin qui signifie « être vide » - ouvre presque sur quelque chose de quasi métaphysique qui serait : peut-on vivre sans avoir rien à faire, aucun but à atteindre, aucune pierre à rouler ? Si c’était le cas, les vacances conviendraient sans doute mieux à Hermès messager aux pieds ailés qu’aux hommes toujours pris par l’excitation de la surface. Mais c’est très certainement la tâche urgente de la philosophie que de mettre en vacances ce qui de la vie pèse inutilement aux hommes ; rendre le pied léger pour sentir enfin cette profondeur de l'être.
  • (1) "On ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve", célèbre mot d'Héraclite dont l’idée serait celle de la navigation dans deux principes opposés. Le "flux" universel est à la fois le même est mouvant donc en perpétuelle transformation de lui-même, s'auto-transformant.

dimanche 13 juillet 2008

Il était une fois la Révolution

Le 14 juillet 2008 marque le 250ème anniversaire de la naissance de Robespierre. Alors que les pétards et les bals du 14 juillet, sans oublier le défilé, ne sont plus que les seuls souvenirs de la prise de la Bastille, la figure de l'Incorruptible, largement outragée par les révolutionnaires bourgeois triomphants, peut-elle encore nous dire quelque chose aujourd'hui ? Il y aurait comme une réhabilitation nécessaire à opérer sur l'héritage robespierriste tout en nuançant des positions extrêmement clivées à son propos. D'un côté l'imagerie d'Epinal consistant à faire de Robespierre l'emblème de la Terreur, "l'assoiffé de sang", le "dictateur" etc. est révélateur de la subversion de son idée de la Démocratie et de son exercice du pouvoir selon l'idée de République. De l'autre, il y a une forme d'idôlatrie révolutionnaire qui ne rend pas service à la cause qu'elle voudrait défendre (1).
Que la Révolution s'achève avec Thermidor est un fait historique. Mais ce qu'on pourrait ajouter, c'est que si l'Histoire est une succession de conflits avec vainqueurs et vaincus, ce n'est pas Robespierre qui a triomphé ou du moins que très partiellement. La Révolution a mis la bourgeoisie, contre Robespierre, dans les palais républicains en lieu et place d'un monarque absolu. Aujourd'hui plusieurs philosophes interrogent encore les discours de Maximilien dans l'espèce d'apathie intellectuelle complaisamment entretenue par nos politiques. C'est le cas de Slavoj Zizek. Le philosophe slovène écrit : "c'est qu'il appartient peut-être au solitaire Robespierre de réapprendre au citoyen désabusé d'aujourd'hui les vertus de la décision et de la responsabilité collectives" (2). Le perdant Robespierre récolte au final quelques fruits de la décomposition démocratique moderne. L'impasse dans laquelle nous sommes est sans doute l'issue de la longue dérive entamée depuis 1794.
Mais Robespierre pouvait-il mourir sans que son legs à l'idée républicaine ne lui survive ? "Il faut rayer 1789 de l'Histoire", proclame Goebbels..., pas besoin d'aller plus loin pour sentir où la tension se noue (3). La Révolution de Robespierre porte toujours la subversion de plusieurs idées qui fécondent l'idéal démocratique dont les tyrans, et ceux plus généralement qui le méprisent, ne veulent pas. Elles sont toutes contenues dans la devise de la République qui, si elle fait de l'Egalité la condition de la Liberté, place presque au-dessus la Fraternité, c'est-à-dire le pouvoir des affects, comme principe de réconciliation de ces deux soeurs ennemies (4).
Aujourd'hui se référer à la Révolution, c'est se référer à un passé, un événement fondateur, qui fixe aussi un avenir ; celui de la sauvegarde ou de l'irréductible destruction de notre organisation républicaine. D'autres tyrannies traversent notre époque, à commencer par l'antipolitisme et notre incapacité à sortir l'individu de lui-même dans un monde où la soif d'irréel et de divertissement dessèche plus qu'elle n'affermit. La vigueur d'un seul discours de Robespierre nous rappelle bien plus la mollesse dans laquelle semble plongée l'oeuvre d'abrutissement collectif de notre modernité. Elle nous demande d'être ou non, Politique, ceci pour agir au lieu de subir.
  • (1) Consulter plus précisément les études robespierristes.
  • (2) "Robespierre entre Vertu et Terreur" de Slavoj Zizek (Stock).
  • (3) Mussolini ajoute : « Nous représentons l’antithèse des immortels principes de 1789 ».
  • (4) En décembre 1790, Robespierre est le premier à proposer de joindre la Fraternité sur le drapeau de la Garde nationale. (cf. « Robespierre une politique de la philosophie » de Georges Labica – Puf).

jeudi 10 juillet 2008

Laideur de l'hôpital


Le nouvel hôpital de Saint-Dizier prend pied au bord de la route de Bar-le-Duc. Face à une zone commerciale, il dresse son imposante silhouette d'architecture moderne, c'est-à-dire laide. Car ce qui est frappant dans toutes les nouvelles constructions de la ville, c'est leur laideur. Rien n'est beau, "comme l'Antique", depuis longtemps dans les projets de rénovation urbaine. Pourquoi peut-on dire et affirmer que la laideur est devenue le commun de notre quotidien urbain ? Sans entrer dans des considérations purement économiques (coût du bâtiment, choix des matériaux, des architectes etc.), l'esthétique ne fait guère partie ni des options des décideurs locaux, ni même des préoccupations de celui qui occupera le lieu en construction. Comme si notre époque était fâchée avec le "beau" et réservait ce mouvement de l'âme aux seuls souvenirs de la Renaissance ou à quelques réalisations d'exception (1) et hors du commun.
On trouve aujourd'hui le Vert-Bois extrêmement laid. Mais il l'était tout autant à son commencement il y a 55 ans. Depuis la guerre, il faut construire rapidement pour répondre à un besoin. Ce qui ne peut être en aucun cas un principe d'où l'esthétique peut s'exprimer. La laideur des tours que l'on abat ici serait comme l'incroyable aveu de stupidité avec lequel on a construit cette ville depuis l'après-guerre. Ce qui juge du beau n'est pas notre raison mais notre sensibilité. Cette absence de sensible dans les constructions produit de nouvelles formes d'absence de vie. Car ce qui dans la vie est premier est la sensibilité d'où provient l'esthétique. Notre idée du beau est à rapprocher de ce qui, en nous, adhère totalement à un objet. Dans ce que l'on appelle "la nature" ainsi tout est beau à celui qui sait voir. Le problème n'est pas tant qu'on ne voit pas la nature dans la culture, c'est que la culture ne se construit pas sans autre chose qu'une adhésion à la culture elle-même qui est la sensibilité de la vie.
On fait sans doute des bâtiments économiques, utiles, écologiques parfois mais on ne fait pas de "beau" bâtiment. Le "neuf" ce n'est pas le beau. Ce qui est esthétique est ainsi profondément enraciné dans notre imaginaire et plus encore dans la vie qui s'auto stimule provoquant une bouleversante ek-stase, c'est-à-dire un arrachement au monde, ou plutôt une naissance, un accouchement de l'âme et de l'esprit. C'est ce que nous ressentons quand nous percevons un paysage - car finalement esthétique et nature sont synonymes (2) - et, c'est ce qui est totalement absent des villes modernes. Ôter le beau de la ville et particulièrement ce qui est représentation de la vie, les formes d'art, c'est ôter toute possibilité de ce bouleversement et c'est développer la désormais familière figure de l'horrible. On ne meurt pas de vivre dans l'horreur, on vit seulement sans le vivre.
  • (1) Il semble que la géométrie soit maintenant la seule possibilité de faire du "beau" dans les villes. Faut-il y voir une victoire de la science galiléenne jusque dans l'esthétique ? Sur le sujet, on peut se reporter aux analyses de Michel Henry notamment dans "La barbarie".
  • (2) Et sous l'émotion, Kant y trouve même une disposition éthique : « Prendre un intérêt immédiat aux beautés de la nature... est toujours l’indice d’une âme bonne. » (Kant - Critique du jugement).

mercredi 2 juillet 2008

Place de la religion

Une réunion publique s'est tenue cette semaine sur la laïcité. Animée par Akli Mellouli, élu de Bonneuil-sur-Marne, elle avait pour but de remettre en perspective la place de la religion dans notre République moderne et ce depuis la loi de 1905 sur la séparation des églises et de l'Etat. Une question restait en suspend sur ce qui relève de la culture et du religieux dans l'évolution des pratiques et des comportements, notamment chez les musulmans qui vivent en France. Souhaitant dissiper les malentendus et les amalgames sur l'islam, l'intervenant mêlait référence au siècle des Lumières, à Marx ou Jaurès pour indiquer comment la religion pouvait trouver sa place dans la société actuelle.
Dissocier une sphère privée à laquelle appartiendrait la religion et une sphère publique de laquelle elle serait exclue reste le plus souvent la position défendue par une certaine interprétation de la laïcité. Ce n'était pas celle d'Akli Mellouli qui affirmait au contraire que la religion était à la fois d'ordre privé mais avait aussi à s'impliquer dans la société dans laquelle elle trouve à s'épanouir. Il faut rappeler que la laïcité garantit la pratique religieuse mais dans un espace de neutralité avec la loi républicaine comme nouveau principe quasi transcendant. Ceci montre la difficulté pour des croyants d'accepter autre chose que Dieu comme réalité à laquelle ils doivent se soumettre. Ceci montre également qu'il existe toujours un principe de soumission à quelque chose... fut-il républicain. Et lorsque l'on chemine seulement sur ses deux hypothèses, il n'y a guère de place pour instituer un ordre qui n'en serait pas un, celui du hasard contre la nécessité. C'est pourquoi, lorsqu'on défend, religieux ou non, le principe de laïcité, il est tentant de mettre la religion dans la stricte affaire personnelle, la conscience individuelle et à l'inverse de l'extraire totalement de la sphère publique. Ceci est extrêmement compliqué car vient se greffer aussi ce qui dans la culture porte la religion.
Un bon nombre de nos actes quotidiens sont tout imprégnés de culte religieux. Il suffit de penser à la fête de Noël, au clocher de l'église à rénover, à tous les noms de saints accolés aux villes et villages tout comme le calendrier, les rites du mariage ou des enterrements, les modes alimentaires etc. Autant de choses qui montrent que la culture, c'est-à-dire ce qui enrichit la vie puisque la culture est seulement la vie même, est largement diffusée dans l'esprit collectif c'est-à-dire dans l'espace public qui le recouvre, la res publica. Même si le sens religieux semble vidé du contenu de beaucoup d'usages persistants, on ne voit pas comment il serait possible, malgré la mort de Dieu, d'enlever cette fois-ci la culture des pratiques humaines sans servir la "cause" de la barbarie.
La laïcité, belle et grande idée, a à distinguer dans les croyances et les cultes ce qui participe de la culture ; ce qui fait "être en commun" contre ce qui juxtapose seulement une communauté à une autre. Il faudrait ajouter nécessairement ce qui participe de manière profondément areligieuse à la société de cet "être en commun". Ces abstractions ne remplacerons sans doute jamais la connaissance non pas de la culture de l'autre mais de l'autre tout simplement qui devient culture. On est encore si éloigné de cela car la religion porte en elle un pouvoir, une puissance consolante, dont la racine peut tout autant asservir qu'illuminer l'esprit.

lundi 30 juin 2008

Dans le 1000


Le Bragard primitif a dépassé les 1000 visites en trois mois d'existence. Un peu plus de 400 visiteurs ont parcouru ses pages. Une bonne partie d'entre eux revient régulièrement. Autre satisfaction, le temps moyen sur le site... même si je sens encore un peu de timidité pour poster des commentaires. N'hésitez pas ! Que ce soit sur Saint-Dizier ou sur la philosophie qui l'inspire, vos remarques seront toujours les bienvenues.
Un petit anniversaire en musique...

Portez-vous bien.

samedi 28 juin 2008

Puisque je vous le dis



Rachida Dati était hier à Vitry-le-François. La visite de la ministre de la Justice intervenait après le meurtre d'un jeune homme de 21 ans, le 14 juin, qui a enflammé la sous préfecture marnaise occasionnant des dégâts matériels importants et l'incendie d'une soixantaine de voitures ; neuf personnes ont aussi été blessées dont des pompiers. Des évènements qui par ailleurs font écho à ceux qui se sont produits à Saint-Dizier le 4 octobre 2007. Deux petites villes de province distantes de 25 km, perdues au milieu de nulle part et secouées par les mêmes phénomènes. La Garde des Sceaux a tenu un discours de fermeté promettant des interpellations, des indemnisations aux victimes et une présence accrue de l'Etat.
Le discours de Rachida Dati était profondément politicien. Elle s'est attachée à reprendre mot pour mot le rhétorique de Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci aime à flirter avec la transgression. "Il faut dire les choses aux Français...", "Je vous le dis aussi...", "Moi je vais vous dire..." Cette forme de démagogie qui flatte la pente de celui qui attend précisément ce genre de discours masque une toute autre réalité. Certes, rompre la loi du silence est le minimum que l'on puisse faire après de tels évènements. Mais le vacarme d'une visite ministérielle - tout comme celle de Michèle Alliot-Marie à Saint-Dizier il y a quelques mois - réduit d'autant le rôle du politique à l'émotionnel et surtout à l'inaction.
Pourquoi dire les choses si cela consiste à ne pas agir ? L'art de la politique n'est pas dans les mots mais dans l'action (1). La politique dans les banlieues n'est pas la politique mais l'anti-politique. Où se retrouve la politique de la ville ? Elle consiste à maintenir les habitants d'un quartier dans une vacuité de discours répressifs qui, depuis les émeutes urbaines de 2005, insistent pour déconnecter la violence des réalités sociales. Et comme ça ne marche pas, on en remet une petite couche à chaque fois. Comment alors est-il possible de sortir de l'affrontement qui mène à la guérilla civile ? Rien justement n'est fondé pour engager la politique qui est d'abord fruit d'une discussion que le souverain transforme en action. Le "dire" du ministre n'est pas une discussion mais une affirmation pour stimuler l'appétit de punition.
Que dit sourdement Rachida Dati ? La même chose depuis toujours : la leçon de Machiavel qui est celle-ci. Si gouverner c'est prévoir, ce n'est prévoir qu'une seule chose, la durée de gouverner (2). Les mots de Mme Dati n'étaient pas ceux d'un gouvernant mais ceux d'un prétendant à gouverner. La promesse de réponse n'est pas la réponse, elle est simplement l'inaction, le refus de la politique pour le seul besoin de conserver le pouvoir. Agiter, rire ou pleurer, paraître, l'anti-politique perpétue la fable de l'homme animal politique par nature. C'est dit.
  • (1) "On me demandera si je suis prince ou législateur pour écrire sur la Politique ? Je réponds que non, et que c'est pour cela que j'écris sur la Politique. Si j'étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu'il faut faire ; je le ferais ou je me tairais." Jean-Jacques Rousseau (Du contrat social - livre I)
  • (2) Voir la brillante analyse de Clément Rosset sur le sujet (L'anti-nature-Puf).

mercredi 25 juin 2008

Nos rois fainéants

Saint-Dizier s'apprête à accueillir une exposition sur les Mérovingiens. En 2002, on a retrouvé des tombes près du Chêne Saint Amand contenant des objets mérovingiens et les restes de deux hommes et d'une femme de l'aristocratie franque. Cette découverte fascinante devrait produire une exposition de qualité. Le maire et son adjointe Elisabeth Robert-Dehault insistaient sur l'importance de la découverte pour comprendre l'origine de la ville. Ne pouvant présager du contenu de l'exposition, on ne peut pas savoir encore si cette question sera abordée. Il est vrai que cette "origine" de la ville serait ainsi reculée de quelques siècles puisque l'on date la fondation de la cité ouvrière au début du XIIIème siècle alors que le site mérovingien est daté du VIème.
Ce que l'on peut remarquer aussi, c'est que l'exposition sur cette découverte insiste sur la "richesse", la "beauté", le port "aristocratique" de ces mérovingiens. De là à y fonder un temps béni où Saint-Dizier était splendide serait peut être le pas de trop vers une généalogie mythique plus que douteuse. A défaut d'un présent peu reluisant, on peut toujours pleurer sur les "splendeurs" du passé.
Dans cette idée d'origine, il y a ce que Bossuet interprète comme ce qui donne sens à l'histoire et au présent. Pour l'Aigle de Meaux l'origine est Dieu et tout s'ordonne à partir de là, les empires ne sont que la manifestation du dessin divin. Toute autre est la vision de Rousseau sur l'origine. L'histoire n'est que "funeste hasard" selon le Genevois, et l'origine n'est pas à chercher chez un quelconque Maire du Palais mais toujours dans le coeur humain où les faits (1) qui portent la corruption de l'innocence sont absents. Dieu, l'homme... il reste une troisième voie. Celle de Nietzsche reprise par Michel Foucault. La généalogie est absence d'origine car le changement, la coupure, la mutation sont ce qui fait l'histoire, l'origine devient alors seulement le préjugé d'une époque que l'on reproduit (2).
Après il y a les choix idéologiques. Le faste des tombes mérovingiennes n'indiquent certainement pas la réalité du quotidien des paysans ou des esclaves du VIème siècle. L'histoire des princes est aussi l'histoire de leurs crimes contre le peuple. D'autre part, il faut faire attention au devenir. Car si l'on souligne la richesse de la découverte, ce luxe déployé par les Mérovingiens "bragards", on pourra toujours retourner qu'ils finirent bien avachis. C'est ainsi que les rois fainéants ont marqué la fin des Mérovingiens. Mais peut être que cette origine n'est pas assez digne pour illustrer le grand livre d'histoire de Saint-Dizier.
  • (1) "Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question. Il ne faut pas prendre les recherches, dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels; plus propres à éclaircir la nature des choses qu'à en montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde." (Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes).
  • (2) "L'histoire apprend aussi à rire des solennités de l'origine" (Michel Foucault - Dits et écrits II).

dimanche 15 juin 2008

Bac option politesse

Les jeunes, c'est bien connu, sont mal polis. Dès 3 ou 4 ans, un enfant reçoit souvent l'impératif de politesse envers les autres. Des mots qu'il ne comprend pas mais tellement "jolis" à entendre pour l'adulte. Ces petites poupées, taillées sur mesure pour répondre au désir de paraître social des parents, radotent plus qu'elles ne sont polies. Un usage de la politesse acquis tellement tôt qu'il se perd d'autant plus rapidement s'il ne s'accompagne pas du sentiment par lequel la politesse s'élève au niveau de la vertu humaine.
La ville de Saint-Dizier a mis en place et développe depuis quelque temps le "Pass été jeunes". Un passeport pour obtenir des réductions chez les commerçants et participer à des activités ludiques pendant les vacances d'été. Le jeune s'engage par ailleurs à respecter l'usage de la politesse en signant une charte de "bonne conduite" ce qui revient à une validation d'examen, un permis de politesse, qui juge et donne autorisation, un peu sur le mode de la récompense, du donnant-donnant. Les limites de cette politesse sont vite atteintes - un don qui attend un autre don en retour n'est déjà plus un don - et enferment plus la politesse dans un carcan alors qu'elle pourrait s'ouvrir vers tout autre chose. Il y a en effet dans la politesse plusieurs manières d'en tirer profit, car il semble finalement que la politesse soit profitable aux rapports sociaux avec pour contrepartie une mécanique des sourires terriblement hypocrite lorsqu'elle ne s'inscrit pas au-delà de la convenance sociale.
Les moralistes ne condamnent pas la politesse. C'est le célèbre "hommage du vice à la vertu" de La Rochefoucauld. On doit être poli pour mettre de l'huile dans les rouages des relations humaines quitte à user de l'hypocrisie dont la politesse se voit souvent affublée. L'important est d'être "civil" pour entrer dans la relation avec l'autre à partir d'un cadre établi par la société (1). Ceci à pour fonction de rester agréable en toutes circonstances et de contenir les pulsions agressives des relations sociales. Mais à l'inverse on pourrait dire que plus la politesse se tient dans cette petite forme et plus la sauvagerie, si elle ne s'exprime pas ouvertement, ronge la sincérité de la relation. C'est la critique rousseauiste de la politesse qui mesure son progrès avec celui des sciences et des arts (2). Ce qui aboutit aussi à une raideur des codes où la politesse ne devient plus simplement "civilité" mais obligation et commandement. "Dis bonjour à la dame !".
Ce que reproche Rousseau à la politesse, c'est finalement qu'elle empêche d'être poli. Car ce qu'il y a de poli dans la politesse n'est pas la convenance, la convention, la règle mais tout simplement l'amour, le sentiment premier. On dira aussi l'amour de la sagesse, la politesse est une petite philosophie du quotidien car elle se situe pleinement dans la culture de la "philia", c'est-à-dire de l'amitié. Deux amis ne se disent pas nécessairement bonjour, ils sont polis sans cela, ils s'écoutent et ne font pas de leur dispute un enjeu de domination. La politesse est donc une disposition de l'esprit soutenue par le sentiment, elle engage tout entier l'être qui ne peut se satisfaire de formules sans amoindrir la relation. Bergson résume très bien cela dans son petit livre qui vient d'être réédité "La politesse" (Rivages). Mais ce que Bergson ne pouvait voir, c'est ouvertement cette demande de franchise à tout prix, de concret sans esprit, d'aspect direct de la relation dont l'époque porte la trace. Nous ne sommes plus guère polis entre nous et de plus en plus éloignés de ce qui a constitué l'idéal bergsonien (3). Nous voici découvrant la barbarie où les plus polis sont les plus intéressés et souvent les plus grossiers ; de la civilité à l'amitié, un examen n'y suffira pas, au mieux il est obstacle à "la politesse supérieure de l'esprit", au pire amplificateur des refoulements à venir.
  • (1) « La civilité est un désir d’en recevoir et d’être estimé poli » (Maximes-CCLX).
  • (2) "Les soupçons, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la haine, la trahison se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. […] On ne vantera pas son propre mérite, mais on rabaissera celui d'autrui. On n'outragera point grossièrement son ennemi, mais on le calomniera avec adresse" (Discours sur les sciences et les arts).
  • (3) "La politesse supérieure de l'esprit" pour Henri Bergson annoncerait la forme ultime de la relation, une nécessité vitale, "la charité s'exerçant dans la région des amours propres" (La politesse).

jeudi 12 juin 2008

La colère c'est les autres

Quand on examine pourquoi on se met en colère, on devrait plutôt dire pour qui. Quand l'humeur se met dans le rouge c'est souvent à cause d'un autre, un autre qui nous rend fou. Lorsque la colère dépasse la simple irritation, elle fomente les plans les plus radicaux en vue de l'élimination de l'autre. C'est que la colère produit aussi des effets sur l'autre qui est cause de la colère. Maurice Merleau-Ponty estime que la colère "renferme une certaine évaluation (négative) d'autrui... c'est penser qu'autrui est détestable" (Causeries-Chapitre V). Combien de fois avons-nous penser à supprimer celui qui nous emmerde... ? Il y aussi une colère contre une idée, un programme, un évènement... Mais là aussi on s'aperçoit que si personne ne se trouve directement concerné, il nous faut vite trouver un responsable, mieux un coupable.
Les routiers sont en colère contre le gasoil trop cher, difficile de faire la peau au gasoil, c'est pourquoi pendant un temps on a remplacé tout ça par l'Etat. Mais comme aujourd'hui il est devenu mal poli de parler de l'Etat, et si finalement il s'est rendu impuissant lui-même (nous-mêmes dirions nous), on ira se mettre en colère contre l'Europe, la mondialisation, ou le premier bouc-émissaire venu. Du moment que la colère soit incarnée dans quelque chose, peu importe de ce qu'il s'agit, un peu de vent fera l'affaire, on cherche à se soulager de quelque chose. On peut se demander si les Dieux n'ont pas été inventés pour cela (1). Comme exutoire, comme soupape de sécurité lorsque le bouillonnement du corps, exaspérant l'esprit, la colère a pour ambition de détruire tout ce qui est à sa portée. Mais la colère jusqu'où ?
Les vrais fanatiques sont rarement des gens qui se mettent en colère. Car il n'y a pas de colère sous le règne de la raison. Elle répond à la pulsion, l'impulsion du seul appétit, proche et éloigné à la fois de l'instinct. Elle est donc propre à se mettre sous la coupe d'une certaine servitude involontaire synonyme de non maîtrise de soi. Or, le fanatisme est plus souvent un aveuglement rationnel, alors qu'un coup de sang lui reste bref et passager ; il serait plus volontiers servitude volontaire. Ce qui ne rend pas le fanatisme moins dangereux bien évidemment, dans la limite où il n'implique pas une nouvelle fois les autres.
Il y a déjà eu quelques colères homériques à Saint-Dizier. Il y a peu, Jean-François Sauvaget ou Jean-Luc Bouzon, tous deux opposants au maire actuel, ont souvent piqué des gueulantes mémorables contre la politique de François Cornut-Gentille. En politique il faut savoir hurler, il faut savoir surtout agir. C'est pourquoi la colère politicienne émeut mais ne convainc jamais si elle n'est pas suivie d'un acte. Il n'empêche que les Bragards orphelins de ces deux formidables tribuns s'ennuient un peu dans les assemblées municipales... Leur colère mettait un peu de zizanie dans les propos policés d'une majorité peu vaillante au débat, ce qui spectacle pour spectacle, avait au moins le mérite de le rendre divertissant à défaut d'intelligent.
La colère n'est donc pas intelligente. Impossible d'être sensé sous la colère, elle n'est même pas propre au soulagement. Le vrai soulagement est une forme de bonheur. Le plus aigu qu'il soit d'ailleurs. Lorsqu'on est soulagé de quelque chose on se met presque à délirer de joie. Etre soulagé c'est en somme se délivrer de quelque chose et devenir du coup presque aérien. La colère pour qu'elle devienne belle doit être bornée par quelque chose de plus grand qu'elle. Quand on pense à la furie d'Achab, c'est bien sûr le cachalot, ce dieu marin, dont la bosse dépasse la ligne d'horizon, qu'on aperçoit dans sa lunette. Achab le fou furieux, le fanatique, Achille de l'océan, débordé par son funeste destin, voulait tuer Dieu. Les héros ont pour guide la colère, les hommes aussi, juste avant de se résigner comme le boeuf se met dans le couloir. Cette résignation n'était donc qu'un caprice.
  • (1) "Chante, déesse, la colère d'Achille, le fils de Pélée, détestable colère qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d'âmes fières de héros tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel." (Homère, Iliade, I, v.1-5 ).

dimanche 8 juin 2008

Forme olympique

Les jeux olympiques pour les écoliers bragards se sont déroulés ce week-end au stade municipal. La championne Sylviane Félix était présente pour remettre les récompenses aux enfants. Elle était aussi là pour véhiculer une certaine image du sport en général et de l'olympisme en particulier. Si de l'olympisme on retient essentiellement la devise attribuée à Pierre de Coubertin, "l'important est de participer" (1), la championne française préfère évoquer "la confrontation entre individus", "le dépassement de soi", d'être "chacun au meilleur niveau" etc. Mais pour aller plus loin et sortir de la performance individualiste, on pourrait aussi développer l'olympisme à partir de l'idée de donner son maximum lors d'une compétition pour prendre d'abord une victoire sur soi-même plutôt que sur les autres. En cela, on esquisse une forme de sagesse assez proche du stoïcisme. Pour ne pas subir l'emprise de l'autre, il vaut mieux commencer par se défaire de soi.
Tout serait parfaitement conforme à l'idéal olympique si dopage, argent, obsession de la performance n'étaient pas aussi devenus les pivots du sport professionnel. L'origine de l'olympisme n'est pas dans le professionnalisme ni dans l'amateurisme. Ce sont des notions modernes et étriquées qui éloignent un peu plus de la réalité olympique. Les jeux étaient d'abord des rendez-vous politiques où le sacré cimentait la participation des cités grecques. Le culte olympique semble aujourd'hui avoir trouvé d'autres idoles à consacrer.
Il n'empêche que les athlètes qui, avant d'utiliser tous les moyens pour parvenir à leurs fins, bandent leur arc sans se soucier si la flèche trouvera sa cible, sont d'abord des sages avant d'être des sportifs. A moins que le sport ne soit avant tout cela : un exercice philosophique qui est élan vers sa propre connaissance. Pour préciser la position stoïcienne, il faut dissiper une confusion. Ce que nous appelons fin, c'est à dire l'objectif à atteindre, n'est pas la même chose que le but à atteindre. Le but c'est que la flèche atteigne la cible ; la fin c'est toute la tension qui ne dépend que du sportif pour y parvenir. Volonté, concentration, préparation physique... tout cela dépend entièrement de lui. Et s'il échoue alors qu'il a mis ce qui dépend de lui de son côté de manière pleine et entière, ce sera pourtant sa principale victoire. Il aura atteint sa propre fin en réalisant son intention. D'autre part, ce qui ne dépend pas de sa volonté lui échappe totalement car il ne peut lutter contre beaucoup de circonstances qui s'opposeront à lui. Accepter cela, c'est accepter l'ordre du destin stoïcien.
Il existerait donc plusieurs écueils dans le sport olympique moderne à la lumière des philosophes du portique. Le premier est celui de confondre le but et la fin. Le second serait les effets de la société miroir, c'est-à-dire que l'athlète soit seulement le jouet de la comparaison aux autres. L'hyper singularisation, la "starification", qui va à l'encontre de ce que nous avons décrit, augure déception et ressentiment. Se comparer à ce que l'on n'est pas, c'est ouvrir l'outre des vents. Enfin il faudrait aussi critiquer l'éthique stoïcienne en ce qu'elle ne mesure pas la conséquence de l'acte car seule la pureté de l'intention compte. Ceci étant, dans le contexte des JO de Pékin, il s'agira pour un sportif stoïcien de mettre aussi dans la balance la conséquence de sa participation ou non aux jeux chinois car elle (sa participation) dépend de sa volonté. Ecole de citoyenneté, le stoïcisme n'est pas repli sur soi-même s'il s'agit - orgueil suprême à écouter Pascal - de se défaire de soi, il s'agit surtout de s'en remettre à un ordre planétaire, cosmique où il est aujourd'hui difficile d'ignorer ce qu'il se passe dans les geôles chinoises.

  • (1) Idée qui a sa source chez Aristote. Le Stagirite en profite pour énoncer le principe de vertu, source du bonheur, qui anime l'athlète . "Il en est ici comme aux jeux Olympiques ; ce ne sont pas les hommes les plus beaux ni les plus forts qui reçoivent la couronne ; ce ne sont que les concurrents qui ont pris part au combat ; car c'est seulement parmi eux que se trouvent les vainqueurs ; de même, ce sont ceux qui agissent bien qui seuls peuvent prétendre dans la vie à la gloire et au bonheur." (Ethique à Nicomaque - livre I, chap. IV).

vendredi 6 juin 2008

La gauche et le souverain

La gauche se cherche. C'est le moins que l'on puisse dire. Tant au plan national qu'au plan local, la gauche est réellement dans une impasse. Lors d'une réunion sur le sujet, un parti politique, le Mars-Gauche républicaine, essayait de comprendre la situation. S'appuyant sur des idées "républicaines", ce parti essaye de construire quelque chose entre le Parti socialiste, et son tropisme libéral, et l'extrême gauche, et son tropisme révolutionnaire. Un espace qui serait à leurs yeux "La gauche" tout simplement. Là où ça coince, c'est sur le contenu des propositions et surtout sur ce qui peut rendre légitime et possible ces propositions. Car avant même de proposer quelque chose, il manque encore à la gauche l'essentiel, c'est-à-dire une analyse du fondement de la politique qui pourrait alimenter et porter le renouveau idéologique. Une question semble être esquivée et à laquelle il faut une réponse. Au nom de quoi la gauche peut elle prétendre gouverner ?
Cela ne va pas de soi de comprendre que l'on ne peut pas gouverner pour soi ou au nom de quelque chose que l'on représenterait sans avoir une idée précise et suffisamment forte de ce au nom de quoi justement on gouverne. La gauche a perdu ses repères historiques avec à la fois l'idée de peuple et l'idée de classe. Même si Eric Coquerel, le responsable du Mars, affirme vouloir reconstruire à partir de l'héritage révolutionnaire français et l'idée de République, il faudra d'abord renouer avec les racines élémentaires républicaines constituées par la souveraineté du peuple et le gouvernement du peuple. Il semble en effet que le problème de la souveraineté soit celui de notre époque.
Le libéralisme politique pose pour principe que la souveraineté ne s'exerce pas au moyen d'un corps politique constitué. C'est-à-dire que la notion de peuple est absente de son exercice. Le libéralisme de Burlamaqui ou de Montesquieu porte déjà ainsi l'idée de la séparation des pouvoirs et que celui qui commande - qui exerce l'autorité politique mais aussi d'où il la tire - n'est qu'une fonction sociale. La souveraineté ne serait qu'un effet de la société et, les différentes forment que prennent ses effets doivent être contrôlées par la séparation des pouvoirs. Autrement dit, il ne peut y avoir de souveraineté pleine et totale sans que toutes ses fonctions soient éclatées.
A l'opposé, le Contrat social qui inspire la République ne sépare pas les pouvoirs mais les subordonne les uns aux autres, notamment le pouvoir exécutif au pouvoir législatif. La différence est fondamentale car dans le second cas, il ne s'agit pas d'émietter le pouvoir mais de le rendre effectif au nom de la Volonté générale. La souveraineté n'est que l'exercice de cette Volonté générale. Dans un cas nous avons la séparation propre à constituer autant de pouvoirs et contre pouvoirs mais aussi d'intérêts particuliers, de l'autre une indivisibilité du pouvoir (1) qui rend impossible les expressions singulières et leurs intérêts sans que cela ne s'oppose à l'intérêt de tous. L'affaiblissement du politique tient aujourd'hui beaucoup sur la force du libéralisme à dissoudre la puissance de l'Etat au profit de la société.
Il n'est donc pas étonnant que la gauche, mais aussi une partie de la droite, trouve quelques difficultés à parler au nom de l'intérêt de tous, c'est-à-dire du peuple, ce dernier n'étant finalement pas reconnu comme corps constitué (2). Il faudrait pour cela changer de régime et gouverner en son nom ou mieux qu'il gouverne lui-même, c'est-à-dire que notre régime de gouvernement soit celui de la démocratie. La pente libérale, savonnée pour la gauche, a ceci de fâcheux qu'elle morcelle puis additionne les parties en les ajustant pour en faire un tout. Mais au final, cette "dissolution reconstituée" est impuissance du peuple car à son origine elle en est la négation.
  • (1) Sur ce point Hobbes et Rousseau tombent d'accord. La souveraineté ne peut être divisée sans être anéantie. Mais là où Hobbes trouve la justification de l'Etat absolu, Rousseau y découvre l'essence de la démocratie s'opposant à la fois à l'absolutisme et au parlementarisme.
  • (2) La ligne de partage se trouve peut être aujourd'hui dessinée entre un camp libéral et un camp démocrate.

samedi 31 mai 2008

Science et nature

A plusieurs reprises, dans deux réunions différentes et sur deux sujets différents, des scientifiques ont évoqué les problèmes entre la recherche scientifique, les progrès de la science et l'éthique. Le premier sujet concernait la fin de vie, le suicide assisté et le second la culture des OGM. Un médecin d'un côté, une ingénieure agronome de l'autre et tous deux se retrouvent confrontés à de nouveaux problèmes liés à ce progrès scientifique. On pourrait ajouter le stockage des déchets nucléaires à Bure qui dans notre région n'a pas fini de mettre en jeu de telles questions. Parmi ce questionnement il y a quelque chose de commun que l'on pourrait essayer de résumer en une question. L'Homme doit-il se rendre maître de la nature ?
Pour l'euthanasie assistée on substitue à l'idée que la mort soit naturelle, une intervention de la technique humaine qui amène la mort, ce serait donc l'intervention de l'homme qui serait responsable. Pour la culture d'OGM, il s'agit de nourrir la planète avec des techniques de manipulation des gènes donc des programmes élaborés par l'homme et approuvés par des politiques publiques ou des groupes privés, ce qui engage encore la responsabilité humaine. Dans les deux cas, on calcule la conséquence sur le résultat obtenu. Mais on pourrait prendre aussi cette conséquence par le moyen pour obtenir le résultat. C'est donc qu'il existe deux logiques. La première serait celle qui indique que la fin justifie les moyens et la seconde serait, on ne peut pas tout faire ni n'importe comment et notamment ne pas prendre l'homme comme moyen mais comme fin.
Pour notre question sur l'homme "seigneur de la nature" (1), nous butons sur cette idée de nature. Par définition la nature on sait tellement bien ce que sait qu'on est incapable de dire où elle commence ni où elle finit. Et il faudra sortir un manuel de métaphysique quand on en sera arrivé à une forme d'absolu que le cheminement de la pensée finira par convoquer à un moment ou un autre. Dieu ou la nature. L'outrage de Prométhée lorsqu'il donne la science aux hommes est bien de cet ordre. Il y a une injustice à réparer et qui équivaut, par les moyens de l'homme, à se rendre égal aux Dieux. Dans la nature on voit Dieu aussi sûrement que celui qui fabrique l'OGM voit dans sa science l'ombre de Prométhée. On ne touche pas à la nature car nous touchons à ce qui nous rend intime à Dieu. Entre ces deux attitudes, naviguent la connaissance et ses replis. C'est là que se perdent les hommes parce qu'ils ont une croyance enracinée dans le Dieu de la nature, à défaut de connaître la nature de Dieu, ou bien ils ont cette croyance dans le seul homme, le scientifique, qui trouve des réponses à leurs problèmes techniques.
Plus sûrement, ces deux hommes n'en font qu'un ; c'est le même homme qui garde en lui ce qu'il fut à son origine, embrassant avec lui ce contact immédiat aux choses, et celui qui est devenu savant. C'est de leur dialogue que naît l'éthique. Que l'un abandonne l'autre et il n'y aura plus de possibilité de se réconcilier à un quelconque destin. Les hommes, par ce dialogue, s'écoutent eux-mêmes plus souvent qu'on ne croit. Le malheur est dans ce que les autres disent et quand nous disons aux autres parce que tout cela devient fort peu intelligible. Pire cela devient le langage de la société. Que les scientifiques s'écoutent et que les politiques s'écoutent aussi. Ils ont trop la manie de s'oublier, de baillonner adroitement leur petite voix et de succomber lâchement à l'opinion et à l'intérêt. Le progrès de la science est d'abord progrès du chemin sur lequel elle se pose. Ce chemin est le monde que nous voulons habiter.
  • (1) Il existe une forte tradition philosophique qui place l'homme au bout de la chaîne et non dans la chaîne des espèces. "Etant sur terre le seul être qui possède un entendement, donc une faculté de se proposer arbitrairement à des fins, il [l’homme] mérite certes le titre de seigneur de la nature et, si l’on considère la nature comme un système téléologique, il est selon sa destination la fin dernière de la nature" (E. Kant, Critique de la faculté de juger).

jeudi 29 mai 2008

Politique de l'apolitisme

Saint-Dizier va de nouveau proposer un festival de musique avec beaucoup de concerts propres à séduire les adolescents. La ville insiste toujours sur l'événement que cela représente pour faire connaître la cité ouvrière. Elle est sans doute dans son rôle, celui de communiquer vers l'extérieur. Mais à l'heure de ces stratégies de communication, il suffit de se promener au Vert-Bois ou dans le quartier de La Noue pour sentir une toute autre réalité. Celle des habitants, c'est-à-dire, celle de la polis, de cette manière que nous avons à cohabiter ; autrement dit la Politique dans son sens premier. C'est ce qui frappe le plus lorsque l'on examine la communication sur la ville et la réalité de la ville.
Avec "La semaine des invisibles" proposée par L'entre-tenir, l'association culturelle, il s'agissait aussi de faire un événement mais avec cette réalité sociale. L'idée était séduisante cependant le peu d'écho qu'elle a rencontré dans la population semble indiquer que la réalité sociale est fixée une fois pour toute à sa place et qu'elle ne peut pas faire l'objet d'une présentation quelconque c'est-à-dire être saisie comme élément esthétique ou de divertissement. Pire on pourrait penser que l'on utilise pour l'art des situations de précarité, ce qui n'était pas vraiment le but du jeu. L'art fait appel à notre sensibilité pour nous émouvoir et réfléchir sur tel ou tel sujet, tel ou tel visage, tel ou tel mot. C'est ce que L'entre-tenir a essayé de faire, mettre de la politique dans l'art pour engager les consciences.
A l'inverse, les animations proposées par la ville sont apolitiques. Sur le mode des jeux du cirque romain, ce que Paul Veyne (1) appelle l'évergétisme est une forme de dépolitisation de la société. L'intérêt étant pour le Prince de donner à se divertir au peuple afin qu'il se détourne de ce qui le concerne. Mais là où on se désole (2) de voir procéder de la sorte - il faudrait ajouter toute l'idéologie publicitaire, médiatique qui entretient la paresse des hommes - on se rend compte par ailleurs que "Le pain et le cirque" occupe aussi une fonction politique. Celle d'assurer l'autorité de l'Etat (3). Cela suppose un peuple suffisamment puéril pour que cela opère. Plus le divertissement est élevé plus nous sentons le souffle accablé du troupeau. C'est précisément l'inverse de l'idéal démocratique qui en son sein repose sur un principe, la vertu (4), c'est-à-dire l'obligation morale fabriquée grâce à la sociabilité de l'homme par la société elle-même et qui se manifeste par un haut degré de civisme. Ce qui ne veut pas dire qu'une vraie démocratie bannirait la fête. Au contraire.
S'amuser, oui sans doute mais pas à n'importe quel prix. Pas au prix de ne plus voir ce que "La semaine des invisibles", qui est restée elle-même invisible, souhaitait montrer. La fête doit rester un élément politique ou plutôt s'inscrire dans un horizon politique. Ni le simple divertissement de masse, ni la tentative d'éveiller les consciences sur le "mal social" ne permettent cela. D'ailleurs le second est la réponse du premier. L'évergétisme, c'est offrir des spectacles, des jeux qui eux-mêmes font partie d'une stratégie politique. On peut condamner le pain et le cirque mais pas cette idée de la fête où chacun s'amuse d'autant plus qu'il est réellement non exclu de la société et citoyen à part entière.
  • (1) Le pain et le cirque - sociologie historique d'un pluralisme politique (Seuil).
  • (2) "Je suis triste et peiné de voir que le peuple romain n'a pas de bras pour défendre l'Etat et n'en a plus que pour applaudir au théâtre" (Cicéron - Lettre à Atticus XVI 2). Ajoutons le très célèbre mot de Juvénal : "Le même peuple qui distribuait jadis le pouvoir, les faisceaux, les légions, enfin tout, a appris de nos jours à se tenir à sa place et ne souhaite plus anxieusement que deux choses : son pain et le Cirque" (Satires X 81).
  • (3) Paul Veyne le fait dire à Fronton : "On tient le peuple romain par deux choses : son pain et les spectacles ; on lui fait accepter l'autorité par des futilités autant que par des choses sérieuses. Il y a plus de danger à négliger ce qui est sérieux, plus d'impopularité à négliger ce qui est futile" (Principes de l'histoire).
  • (4) C'est ce principe de vertu que l'on retrouve dans la démocratie et que Montesquieu nomme "préférence continuelle de l'intérêt public" (Esprit des lois - Livre IV, chap. 5). On peut noter que cette préférence est une préférence individuelle, particulière et que malgré tout, en aucun cas on se préfère aux autres.

samedi 24 mai 2008

Tendance suicidaire

L'association Mourir dans la dignité organisait une réunion salle Aragon sur la fin de vie. Elle milite pour le "suicide assisté" lorsque des personnes ont manifesté cette volonté d'en finir alors qu'il n'y a plus ni remède pour les guérir ni solution médicale pour apaiser leur souffrance. C'était un débat passionné, avec des positions tranchées peu propres à la réflexion. La présidente départementale a terminé par un mot de Nietzsche sur la "joie de mourir au milieu de ses amis". Friederich est un volontaire de la mort libre. Dans des pages à la fois émouvantes et sublimes il fait de la mort volontaire un acte "estimable entre tous" (1). Il faut ajouter que le philosophe au marteau pose pour prémisse que "Le malade est un parasite de la Société". Mais de la société à l'individu, si les arguments poussent uniquement sur l'acte personnel, il y a un quelques précautions à observer. Voulons-nous faire du suicide une règle commune ? Ce sont certes les individus qui décident mais quand la loi autorisera le suicide assisté - on vous confie une petit mallette avec tout le nécessaire (remboursée par la Sécu ?) - pourra-t-on encore parler de confrontation intime avec la mort ? C'est comme s'il fallait adoucir, gommer, la réalité de la mort et surtout ne plus interroger notre relation au malade et à la souffrance. Le suicide serait la réponse. Ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes. Tout le monde est-il capable d'affronter aussi lucidement et aussi joyeusement que Nietzsche la Grande faucheuse ? Le moi n'est-il pas trop fortement formulé dans ce "droit de mourir" ? Le "je veux" nietzschéen recèle aussi une forme de caprice individualiste lorsque précisément il n'est pas mesuré à ses conséquences sur la société. Rappelons que certains réclament un droit à vivre quand d'autres exigent le droit de mourir. C'est pour cela que la loi, qui permettra au volontaire de se supprimer de manière soft, relève aussi de notre infirmité à ne pas admettre la réalité de la mort. Contrairement aux affirmations entendues lors de cette conférence, ceux qui veulent mourir "dignement" veulent davantage mourir "doucement". Ce qui n'est que rarement la mort. Peut-être que tout ceci ne relève que d'un phantasme... Celui de la toute puissance du moi qui maîtrise à la fois la vie et la mort. L'orgueil stoïcien (2) poussé dans de nouveaux retranchements ferait retour. Faire de sa mort une oeuvre, à défaut d'avoir vécu, n'est pas sans forcer une certaine forme de mise en scène macabre. Et tout le monde ne sera pas, même si personne d'autre ne peut l'être à votre place, le grand réalisateur nietzschéen survolant sa vie comme d'autres Icares survolèrent en vain les rayons du soleil. Apprendre à mourir, quel est celui qui peut nous donner, dégagée de ses aspects édulcorés, la terrible leçon ? Le philosophe, le religieux, le moi, la société... Ce n'est peut être pas celui qui nous montre une miraculeuse recette. A l'affirmation : "On sait au moins une chose sur cette terre, c'est qu'on va mourir !", je réponds même ça tu ne le sais pas car pour être sûr de mourir il faut d'abord être sûr de vivre et que si tu avais vécu tu aurais déjà eu la certitude de la vie avant celle de la mort. Lever ce mystère nous appartient, c'est déjà très lourd pour un seul homme.
  • (1) "Le fait de se supprimer est un acte estimable entre tous : on en acquiert presque le droit de vivre..." (Crépuscule des idoles - 36).
  • (2) Plutarque affirme: « Quand un homme est en possession de tous les biens, quand il ne manque rien de ce qui est nécessaire au bonheur et à la félicité, il est convenable pour cet homme de quitter sa vie » (Des notions communes contre les stoïciens, xi).

dimanche 18 mai 2008

Ces vieux de 35 ans

11 % des DRH estiment que l'on est un "sénior" à 35 ans. A ce rythme, il devient très peu probable que notre société soit capable de se concevoir un avenir. Si cette guerre du jeune contre le vieux a finalement toujours existé (1) de manière latente, ce qui ne devient plus tolérable ce sont les contradictions que portent le monde du travail sur l'emploi. Ces contradictions ont pour effet d'entraîner l'ensemble de la société dans une fausse idée d'elle même. Quelles sont elles ? A 50 ans, on ne veut plus de vous sur le marché du travail. Les entreprises licencient prioritairement les plus de 50 ans et l'on réduit le temps de l'activité professionnelle à une vingtaine d'année, entre 25 et 45 ans. D'un autre côté, des solutions presque absurdes pour tenter d'y remédier. Reculer l'âge de la retraite à 62 ans, voire 63,5 ans, est une proposition de Laurence Parisot, présidente du Medef. Son argument est de dire qu'un employeur ne pourra "investir" dans un salarié de plus de 57, 5 ans que si l'entreprise sait qu'elle pourra compter sur lui jusqu'à 62 ans. Ceci n'est pas résoudre le problème mais le perpétuer puisqu'une fois cet âge reculé à 62 ans, ce seront ceux qui ont plus de 60 ans qui peineront à trouver un emploi. Autre fausse bonne solution, la formation tout au long de la vie. Une idée séduisante mais qui prend le problème à l'envers, c'est-à-dire de ne jamais reconnaître les qualités et les vertus de l'âge. Ce serait toujours au plus vieux à se former pour courir après ce qu'il n'est plus. C'est étrange de dénigrer autant, la beauté et la force inscrites dans chaque âge de la vie.
Que l'on examine ces différentes parties de la vie et on s'aperçoit très vite qu'elles correspondent à de véritables stades physique, psychologique et intellectuel du développement de l'homme. Le capitalisme fabrique des vieux de 35 ans là où les Romains commençaient à leur confier la responsabilité de toute leur société. Que l'on ne s'étonne pas de voir reconnue la turbulence des premiers âges et leur comique arrogance dans le même temps que l'adulte n'est plus considéré. Que ce soit dans les banlieues ou au travail, ils nous manquent beaucoup de cette force de l'âge, sortie de l'agitation, et qui assure la stabilité de tout un édifice. Le capitalisme stupide n'admet au travail que celui qui est servile ; on l'est d'autant plus quand on a tout à prouver. Ce fossé entre les générations devient périlleux. Comment ne pas y voir les catastrophes à venir. Glorifier la jeunesse contre l'âge adulte, c'est mettre le feu entre les générations, c'est perdre les repères de l'âge et semer la confusion sur qui détient l'autorité. Entendons par autorité, la nature des rapports entre les individus et les groupes qui constituent une société. C'est aussi s'assurer un monde dans lequel la jeunesse sera condamnée, montrée du doigt aussi sûrement que la vieillesse sera bannie et cela de manière illusoire, ce monde ne sera plus vivable.
A 35 ans, notre société du travail n'accepterait déjà plus d'employer des gens soi disant "usés". Dans le même temps, elle fabrique tout un tas d'enfants de 40 ans incapables de responsabilité dont le seul horizon s'étend de la consommation au divertissement. Pas étonnant que le phantasme de "l'autorité", de "la morale" - dont la vraie se moque bien - parcourt autant notre monde moderne. C'est comme si on ne voulait jamais sortir de la minorité (2), comme si notre "société du sucre" voulait vieillir prématurément pour mieux supprimer l'âge adulte. Ce qui va de soi car un abus de sucre finit toujours par pourrir les dents.
  • (1) Il faudrait repenser à la cosmogonie des Grecs et plus précisément à celle d'Hésiode pour s'apercevoir que la naissance des Dieux, des mythes et de ce qui rend intelligible notre monde est fondée sur cette opposition entre ce qui advient (le jeune), la force de la nouveauté contre ce qui ne veut pas mourir et la quête immortelle.
  • Kant parle de minorité - on dirait aujourd'hui infantilisme - comme ce qui empêche de penser par soi-même et fonde la servitude. "Accéder aux Lumières consiste pour l'homme à sortir de la minorité où il se trouve par sa propre faute" (Qu'est-ce que les Lumières ?).

jeudi 15 mai 2008

Puissance du corps

Il y a un texte de Spinoza qui reste toujours en suspend dans son interprétation et fascinant sur la manière dont il aborde la puissance du corps. Qu'est ce que peut bien un corps ? La question est tout à fait intéressante puisqu'elle va à l'encontre de ce que d'habitude on pense au sujet du corps ; à savoir exactement l'inverse de l'idée où ce serait d'abord l'esprit qui a puissance sur le corps. Que ce soit les animaux ou les somnanbules, privés d'intelligence et de conscience, le corps semble commander sans autre pouvoir qui le détermine. Le sommeil qui met au repos corps et esprit démontre aussi qu'il n'y a pas de prévalence de l'esprit sur le corps et que lorsque le corps n'agit pas, l'esprit ne peut pas agir non plus. Le problème de la conscience est souvent celui de son assoupissement ce qui peut en constituer une faiblesse.
Ce qui est tout à fait étrange dans le corps, c'est aussi qu'il nous parait très étranger à nous-mêmes au moment où l'on y prête attention. Pour cela il suffit qu'il nous fasse souffrir ou que l'on sente sa lourdeur ou l'appétit pour que le corps devienne très différent de nous. C'est le sens du dualisme cartésien qui dit à la fois "j'habite dans mon corps" mais aussi que je ne fais pas corps avec mon corps tout en étant parfaitement confondu avec lui (1). Il n'y a pas séparation mais composition de deux éléments distincts. Ce qu'on appelle le dualisme du corps cartésien n'est peut être que la recherche d'un principe unificateur entre le corps et la conscience du corps.
Ce principe ne repose-t-il pas sur la grâce ? Ce qu'il y a de surprenant lorsque l'on regarde par exemple un danseur, c'est cette légèreté du corps. Ceci est perceptible aussi chez certains sportifs qui avec une facilité déconcertante font bouger leur corps. Je pense par exemple au tennisman John Mc Enroe. A le voir jouer on se sent même affranchi des limites que notre propre corps nous impose. La grâce est la liberté du corps comme la liberté est la grâce de l'esprit. La grâce abolit cette frontière posée par Descartes comme le précisera Bergson dans L'évolution créatrice où la légèreté du corps devient la grâce alors que la légèreté de l'esprit est le transport, le mouvement de l'intelligence.
Dans notre rapport au corps, il y a une forme de placement qui s'opère. Il faut trouver la place exact qui nous dira quel rôle celui-ci occupera. De Platon à Merleau-Ponty, il y a eu un glissement de cette place du corps. Depuis l'idée de cette frontière entre le corps et l'âme, où je serais devant mon corps, puis l'idée que je suis dans mon corps jusqu'au corps qui pense de Nietzsche (2), le phénoménologue suspendra le monde pour justement réaliser l'unité autour du je suis et du corps qui devient à la fois "corps propre", sujet de lui-même, je suis mon corps, et objet de lui-même. Le corps s'interprète lui-même en devenant sujet-objet. Il ne s'agit plus de dire "écoute ton corps" quand celui-ci fait mal ni même "écoute ton âme" pour éviter de lui faire mal mais de penser la puissance du corps comme une articulation de significations. L'une de ces principales articulations réside entre le voir et le toucher du corps. Pour revenir à Bergson, le philosophe explique que le corps qui se touche et le corps qui se voit sont à l'origine de la religion. Si la science moderne a privilégié le corps qui se touche, qui se mesure pour Descartes, c'est le corps que l'on voit, son image donc, qui permettrait de ne pas totalement le dissoudre. Autrement dit, après la mort, l'image du corps est présence à soi parce qu'il est "corps détachable de celui qu'on touche" (3).
Cette petite exploration du corps, bien sommaire, peut au moins nous rappeler une chose.
L'évidence du corps masque son mystère. Il n'y a finalement pas très loin à se rendre pour tenter de le résoudre. Chaque matin, un simple postillon peut suffire.
  • (1) "La nature m'enseigne aussi par ces sentiments de douleur, de faim, de soif, etc., que je ne suis pas seulement logé dans mon corps, ainsi qu'un pilote en son navire, mais, outre cela, que je lui suis conjoint très étroitement et tellement confondu et mêlé, que je compose comme un seul tout avec lui" (Descartes-Méditations métaphysiques VI).
  • (2) « Cette petite raison que tu appelles ton esprit, ô mon frère, n’est qu’un instrument de ton corps, et un bien petit instrument, un jouet de ta grande raison. » (Nietzsche - Zarathoustra, 93).
  • (3) Bergson - Les deux sources de la morale et de la religion.

dimanche 11 mai 2008

La raison et la guerre


Le festival de théâtre amateur le Mai' Scènes présentait cette semaine une pièce "L'art d'avoir toujours raison" d'Arthur Schopenhauer. Une heureuse idée qui pouvait donner à réfléchir sur ce que "avoir raison" peut bien vouloir dire. N'étant pas un spécialiste de Schopenhauer, je crois que l'inspirateur de Nietzsche a pourtant tenté de tirer une leçon du concept de vérité. Ces stratagèmes qu'il nous présente pour "avoir raison" à tout prix ridiculisent plus qu'ils ne conseillent celui qui voudrait les employer. En tout cas le ton de la pièce est de la sorte. Mais Schopenhauer n'examine-t-il pas ainsi le statut de la vérité ? Et en rendant toujours tort à celui qui veut avoir raison, n'est-il pas en train de nous dire que la vérité n'est pas dans la démonstration logique (1) ? Elle ne serait d'ailleurs nulle part si on le suit bien et donc partout à la fois. Il y a cette multiplicité que le langage masque et que cet art d'avoir toujours raison dévoile. De la multiplicité, il nous faut choisir un mode qui dit la vérité et ce sera celui de l'interprétation
Mais l'un des problèmes de cette pièce n'est peut être pas là où on l'attend ; disqualifier la raison pour faire précéder dans l'ordre des qualités du Vrai un autre principe (sentiment, désir, plaisir, volonté... ?). Le problème est peut être dans cet art d'avoir toujours raison. Schopenhauer démontre que convaincre n'est finalement qu'une série de jeu de langage, une technique qu'il faut maîtriser pour ne pas avoir tort. Mais qui peut bien avoir envie d'avoir toujours raison ? L'homme politique, le père, l'employeur, l'avocat, l'amant.... ? Là où les enjeux de pouvoir sont très présents, il y a condition de la discorde et possibilité d'exercice de cet art de la controverse. Persuader, convaincre, emporter l'adhésion ne sont plus que des joutes et le moyen de porter la guerre dans le camp adverse pour le défaire, l'anéantir. Ce qui rend peu sympathique celui qui l'emporte. Cet art de la guerre verbale était déjà pratiqué par certaines écoles antiques. Athéna n'est-elle pas à la fois déesse de la Discorde et de la Raison ?
Ce que nous avons retenu de cette bataille est qu'il faut en mener une autre. Celle précisément de passer de la discorde à la sagesse. Car Athéna est aussi et surtout déesse de la Sagesse. Il y a alors peut être un passage à opérer de la discorde - à partir de laquelle Héraclite fait naître toute chose pour rendre le monde intelligible - à la sagesse qui est toute autre. La sagesse suit le mouvement de l'âme et ce n'est pas une simple figure rhétorique qui peut l'impulser. Il faut repenser au Banquet de Platon et à son érotisme. L'élan, le désir avec lequel se dresse celui qui veut non pas avoir raison mais savoir et connaître. Cet élan n'est possible qu'à partir d'une chose : notre ignorance. Celui qui sait qu'il ne sait pas, qui prend conscience de tout ce qui le sépare entre ce qui lui manque et ce qui est plein, celui-là est philosophe au premier sens du terme (amour de la sagesse : philia/sophia). Celui qui veut toujours avoir raison n'est finalement qu'un bavard orgueilleux. Celui qui contemple, parce qu'il ne parle plus pour ne rien dire, est un sage.
Là où Schopenhauer fait encore mal, c'est qu'il renverse l'orgueil pour finalement le rendre magnifiquement volontaire ou plutôt remplace l'orgueil par la volonté qui est origine et profusion vitale (2). Ceci peut mettre mal à l'aise car la guerre de chacun contre chacun devient possible. La dangereuse question de l'ubris et de notre capacité à l'organiser rôde autour de l'art d'avoir toujours raison. Certains voient dans la Raison cette capacité régulatrice des passions humaines. Schopenhaueur nous dit que non. La raison veut aussi toujours avoir raison et c'est dans ce vouloir que loge la tension. Rendre la raison raisonnable serait d'abord vouloir la rendre raisonnable.
  • (1) "Deux excès: exclure la raison, n'admettre que la raison" (Blaise Pascal - Pensée - 253).
  • (2) « C’est quelquefois une marque de modestie d’être un peu vaniteux, non que la vanité soit jamais une vertu, mais parce qu’une humilité affectée est souvent pire que l’orgueil » (Vladimir Jankélévitch - Le sérieux de l’intention - Traité des vertus I).

jeudi 8 mai 2008

Surveiller ses habitudes


Saint-Dizier succombe aux caméras de surveillance. Deux caméras viennent d'être installées au Vert-Bois sur deux bâtiments collectifs (Bruxenelle et Garonne). On se demande si tout ceci est bien sérieux. Le délinquant même très bête aura-t-il l'idée de dealer sous une de ces caméras ? Pour qu'un tel dispositif soit efficace, il faudrait disposer des caméras à chaque coin de rue et employer un personnel conséquent pour s'occuper de tout cela. Et il semble que personne n'en ait ni les moyens ni la volonté. Aussi, on peut trouver cette idée pour le moins inutile voire "gadget".
On se demande également si transformer Saint-Dizier en Levallois-Perret ou en petit Londres (1) est un projet municipal ? La réponse du maire bragard est de dire qu'il s'agit d'un "test". Si cela fonctionne - et comme cela ne peut pas vraiment fonctionner avec simplement deux caméras... - la municipalité étendra le système. Si cela ne fonctionne pas, on ne sait pas s'il elles seront démontées. Voilà pour les faits. Il y a maintenant autre chose de plus phénoménologique.
J'invite les gens à faire une expérience. Celle de se promener aux abords d'un des ces bâtiments en y repérant la caméra. A première vue, c'est une machine qui ne ressemble pas à l'idée qu'on se fait d'une caméra. On croirait un réverbère... Ceci dissipé, on peut se trouver confronter alors à deux attitudes. La première est de ne pas faire attention à la caméra en se disant, cela ne me concerne pas, elle n'existe pas pour moi puis tenter de vivre avec sans y penser. La seconde, et c'est probablement la première à venir à l'esprit lorsqu'on appréhende la chose pour la première fois, c'est le malaise de se sentir à son tour observer. A quel but ? Qui me regarde ? Notre liberté individuelle est-elle en train de se rétrécir ? Au fond qui aimerait habiter à côté d'une de ces caméras ? Ces questions sont tellement agressives que la plupart du temps on retrouve par sécurité le confort de la première attitude : ne pas y penser...
Bref, on l'aura compris, le questionnement est toujours ce qui peut bouleverser un individu voire une société. De cette interrogation dépend notre conduite. Ce questionnement est déclenché par une vive émotion, notre sensibilité aigüe aux choses et aux êtres. Au contraire, l'illusion est toujours rassurante, prête à s'accorder avec toutes nos croyances et à nous entraîner docilement au fond du trou moelleux où les autruches mettent, paraît-il, si souvent le bec. Dans cette position, pas si confortable que cela, l'autruche devrait tout de même faire attention à ses arrières... On pourra admettre aussi qu'il y a une utilité à l'illusion ne serait-ce que pour savoir ce qu'il se cache derrière ce qui apparaît ou si, ce qui apparaît est bien réel.
En ce qui concerne la caméra de surveillance, l'ambigüité est bien que tout ceci semble inoffensif. Elles vont se fondre dans le paysage et finalement on va s'y habituer. Remarquable et terrible mode de gouvernement : l'habitude permet aux autruches de sortir la tête du trou pour mieux rejoindre le troupeau. La volonté, qui nous fait si souvent défaut, n'est agie naturellement que par l'habitude et la sensibilité (2). La force de ces caméras est qu'elles sont indolores, insensibles et qu'elles ne viennent pas troubler l'opium de l'habitude. Il faudrait pourtant y penser un peu plus souvent et réveiller la sensibilité contre cette mauvaise habitude qu'ont les hommes de préférer les illusions qui rassurent à la vérité qui dérange. Notre sensibilité serait dans ce cas créatrice de bonnes habitudes. Ceci mérite d'être surveillé pour qu'à notre tour nous surveillions l'utilisation de ces caméras. Ces machines peuvent bien ainsi surveiller nos habitudes, en prêtant attention aux nôtres on se surprendra à surveiller ce qui nous surveille.
  • (1) La capitale britannique après des années d'expérience vient de tirer un bilan mitigé des caméras de surveillance.
  • (2) "Nous n'avons pas le choix. En dehors de l'instinct et de l'habitude, il n'y a d'action directe sur le vouloir que celle de la sensibilité" (Henri Bergson - Les deux sources de la morale et de la religion).

samedi 3 mai 2008

1er Mai : au boulot !

Le paradoxe du travail est bien celui de nous libérer tout en nous asservissant. Héraclès, le héros grec, dut achever douze travaux, des plus pénibles, pour gagner l’immortalité et ainsi se dégager, se libérer de la condition humaine. Il y a dans le travail cette idée de gagner sa vie ou tout du moins une vie meilleure. On ne sait pas toujours très bien ce que cela veut dire mais chacun le fait. Or, “gagner sa vie” peut s’entendre, si on l’oppose à “perdre la vie”, comme gagner une autre vie avec une possibilité de naître à nouveau. La première naissance toute naturelle nous serait donnée par la mère alors que celle qui nous fera “Homme” ne nous est donnée que par nous-mêmes en prenant à contresens la pente naturelle qui nous incline le plus souvent à ne rien faire.
Le travail pourrait donc s’inscrire dans ce long processus qui mène à se tenir droit, à s’élever de l’état le plus animal vers celui où nous créons les conditions de notre possible émancipation. Thèse hégelienne qui fait l’homme parce que le travail permet de s’affranchir de la nature. Ici, il ne s’agit pas de dire quelle est la nature de ce travail- car il existe toutes sortes de travail, du plus gratifiant au plus stupide - ni même si cela correspond à un besoin ou un désir individuel ou collectif. Il s’agit plutôt de montrer que dans une société où seul le travail rémunérateur est valorisé, comme la nôtre, il n’est plus possible d’être libre sans que chacun puisse accomplir ses propres “Douze travaux”.
Alors que les Grecs considéraient le travail comme seulement digne d’une vie d’esclave - l’homme grec est d’abord un citoyen et non un travailleur - celui qui ne travaille plus se voit déposséder de la seule activité qui, aux yeux de nos sociétés, possède une valeur. C’est ainsi que celui qui est privé de travail se retrouve à la place de l’esclave puisqu’il ne peut s’affranchir d’une oisiveté souvent insupportable et surtout qui le prive de son devenir humain. Condamné à ne rien faire, le chômeur se retrouve libre de tout travail mais bien prisonnier de lui-même, assiégé par le regard réprobateur de l’ensemble de la société. Toutes possibilités de gagner autre chose que “sa vie” lui sont ôtées puisque le travail n’est conçu que sur la simple idée du salariat et qu’il contient, à lui seul, les possibilités d’exercice de nos facultés tant physique qu’intellectuelle - idée glaçante : sommes nous finalement autre chose que notre travail ?
On pourrait entrevoir ce temps, où l’on ne travaille pas, comme celui de l’implication dans la vie citoyenne, au service du “bien commun”. Mais ce serait une nouvelle fois admettre le divorce, ou plutôt ce renversement de valeur, entre le politique, comme manière et art de vivre ensemble, et l’économique. Si le chômage révèle cette fracture dans la société, entre actifs et non actifs, il appuie plus encore sur celle qui réduit les hommes et les femmes qui le subissent à l’état de simple valeur marchande. On assiste alors à un déséquilibre, non seulement entre celui qui agit et celui qui subit sa vie, mais plus encore c’est l’ordre même des différentes facultés dont l’homme est doté qui vascille. Et ceci annonce inexorablement un lent et sûr effondrement de l’intégrité de la personne.

mardi 29 avril 2008

Problème d'argent

"Vous savez en France on a un problème avec l'argent... C'est tabou..." Cette phrase est devenue un lieu commun depuis les années 80. Au moment où les salaires des patrons du Cac 40 sont une une nouvelle fois commentés, le gimmick revient dans l'air. La France aurait un problème avec l'argent. Sans dire la nature précise de ce problème, on flaire le piège idéologique dans lequel nous sommes tombés ou dans lequel on souhaite nous enfermer. Jusqu'à l'arrivée de Nicolas Sarkozy à la tête de l'Etat, l'argent roi était en train de se décomplexer. L'étaler, le montrer, l'exhiber étaient devenu un élément valorisant, celui de la réussite et de sa jouissance et on ne devait surtout pas avoir honte d'être riche. L'argent, son superflu en tout cas, n'est évidemment pas tabou pour le riche qui multiplie plus facilement les millions que le RMiste toujours plus en peine à se voir accorder un découvert. Après un an de luxueuse présidence, le tabou a la vie dure et personne n'oserait à nouveau emprunter la voie sarkozyenne. Sommes nous alors à un tournant ?
Comme un retour des choses, la simplicité pourrait maintenant s'avérer payante pour celui qui oserait louer une rigueur spartiate (1) en se l'appliquant à lui-même. Car Sarkozy a commis l'erreur de demander aux Français de renoncer à leur droit alors que lui-même se devait en bon "soixantehuitard" de "jouir sans entrave". L'argent a ceci de curieux pour celui qui le glorifie, c'est qu'il n'est ni un indicateur de ce que l'on doit faire ni même un moyen pour y parvenir. C'est une sorte d'idole pour certains et une pulsion (gagner) soumise à une autre pulsion (dépenser) pour d'autres. Le désir de toute puissance que procure l'argent se lave facilement les mains, dans sa conquête, de l'intérêt général. Après conquête de l'argent, le riche, quand il ouvre à nouveau les yeux, fait une fondation...
En pleine austérité française, le luxe redevient-il la nouvelle figure du "mal" ? D'un mythe à l'autre, avec pour nuance une réalité. Celle de l'accroissement des inégalités entre ceux qui ont beaucoup, de plus en plus même, et ceux qui doivent consentir au sacrifice. Quand on aura compris que ce sont les pauvres qui engraissent les riches et qu'ils se payent sur la bête, le temps aura tourné à l'orage pour ces "pauvres" contribuables assujettis à l'ISF fuyant la France et ses persécutions fiscales. Le capitalisme mondial est devenu fou et cela même Sarkozy s'en est aperçu. De là à lui substituer un autre mode de fonctionnement économique, si nous n'y sommes pas encore, on s'en rapproche malgré tout et malgré nous. Fin du pétrole, dérèglement climatique, émeutes de la faim... (2) tout cela commence et finira mal demain.
Les grandes crises de l'histoire ont été masquées par la mollesse du luxe. Les Romains tout comme Marie-Antoinette qui remplaça le pain par la brioche avaient finalement creusé eux-mêmes leur propre tombe. Il vaut mieux préserver le tabou de l'argent ou du moins se détacher de cette funeste abstraction pour échapper au vent révolutionnaire. Certains veulent la fin du communisme dans sa version marxiste - sauf le chinois qui est très bien pour faire des affaires ; ont-ils compris qu'il n'est que le rejeton du capitalisme ? Le problème de l'argent est toujours dans ce brumeux rapport entre la nécessité et la liberté. Aimer la nécessité, ou comment jouir de ses entraves, est la plus belle façon d'être libre.
  • (1) "Que nos politiques daignent suspendre leurs calculs pour réfléchir à ces exemples, et qu’ils apprennent une fois qu’on a de tout avec de l’argent, hormis des mœurs et des citoyens" (Jean-Jacques Rousseau - Discours sur les sciences et les arts - Seconde partie).
  • (2) "Après que le dernier arbre aura été coupé, après que la dernière rivière aura été empoisonnée, après que le dernier poisson aura été attrappé, alors seulement vous vous rendrez compte que l'argent ne peut être mangé" (White Cloud Talatawi).

samedi 26 avril 2008

Qu'est ce que s'opposer ?

La gauche bragarde rouvre ses fractures à peine l'élection municipale passée. Après quelques semaines d'union la voici en train d'étaler ses éternelles querelles. On ne comprend pas toujours à quoi cela mène. Entre le PC et le PS, se crée un fossé à l'intérieur duquel se cache une lutte d'influence. Les communistes estiment toujours être les patrons de la ville depuis Marius Cartier et les socialistes depuis Guy Chanfrault. En attendant François Cornut-Gentille compte les points. Si la stratégie du PC aux dernières élections avait pour priorité de sauver le canton de Saint-Dizier sud-est, puis de ne pas abdiquer devant un PS qui se croit hégémonique, le parti ouvrier ne semble pas pour autant en mesure de conduire seul l'opposition. Et c'est bien le problème du PS. Pour les socialistes bragards, le PC n'est pas assez faible et le PS n'est pas assez fort. L'inverse est vrai aussi pour le PC.
Le bon sens voudrait que tout ce petit monde travaille ensemble. Mais c'est un voeu pieux de penser que, tant que l'un ou l'autre n'est pas en mesure de s'imposer, les deux partis puissent un jour réellement collaborer. Le système des partis politiques est ainsi fait, à droite comme à gauche, que les unions sont de façade jusqu'à ce que le vent de l'opinion les mette dans la bonne direction. Ceci étant, il y a un facteur irréductible à cette logique des partis. C'est celle de l'idéologie. On a dit que Nicolas Sarkozy avait gagné l'élection présidentielle sur des idées. C'est sans doute vrai mais c'est surtout sur sa carapace idéologique qu'il a su s'appuyer. Une carapace bien fissurée aujourd'hui...
L'idéologie nous dit Marx est une croyance, une machine à forger des illusions. Mais une croyance en quoi ? C'est surtout une croyance en une autre formidable croyance : celle que l'on ne peut pas se tromper au nom d'un certain amour de la vérité (1). Tous les hommes sont persuadés qu'ils disent la vérité surtout en politique et même quand le mensonge d'Etat est révélé c'est toujours au nom d'un principe supérieur du Vrai qu'il est justifié. Les hommes ont ainsi besoin de croire en ce qu'ils disent et font. A partir de cela se forge une croyance sur ce qu'est une réalité historique. Et s'il y a autant de croyances que d'hommes, on voit bien que le réel, en politique, devient le lieu d'affrontement des hommes. Pour leur plus grand malheur, délaisser ce réel en politique serait enlever la mer au navire. Pour un épicurien, au contraire, c'est s'assurer du bonheur (2).
La logique des partis politiques n'aide pas vraiment à y voir plus clair. Au contraire l'absence de participation citoyenne à la vie publique est comblée par l'idéologie de chaque parti quand ce n'est pas celle d'un seul homme au sein d'un parti. S'opposer réellement n'est-ce pas d'abord s'opposer aux systèmes des partis et à leur chef ? Mission impossible aujourd'hui tant notre société est devenue apolitique en partie à cause de cela. On a multiplié les individus, personne ne peut s'en plaindre, mais on a abandonné notre questionnement sur le fondement du politique. Ceci a eu pour effet de produire du malheur et un certain malaise occidental (3). S'agit-il de repenser le Contrat social ? Sans aucun doute. Au mieux, l'épicurisme trouvera un terrain fécond à son épanouissement pour ceux qui malgré tout ont décidé de vivre ensemble ; au pire... nous y sommes déjà, la question étant de savoir à quel moment ce pire ne sera plus tolérable.
  • (1) "J'ai bien vu des gens vouloir tromper ; mais personne qui consente à se tromper ; les hommes aiment tellement la vérité que, quoiqu'ils aiment, ils veulent que ce soit la vérité" (Saint Augustin-Confessions, X, 23).
  • (2) Epicure est peut être le premier qui pense aussi radicalement l'opposition entre bonheur et politique. Il s'agit plutôt d'impolitisme que d'apolitisme, une forme de dépassement de la politique par la pratique, l'exercice de la sagesse. Entre sages on se passe de lois.
  • (3) Voir sur le sujet les analyses d'Edgar Morin par exemple.

mercredi 23 avril 2008

Je graffe donc je suis

La semaine dernière les cultures urbaines ont rassemblé de nombreux jeunes. Rap, slam, graff... autant de nouvelles pratiques qui ne demandent qu'à s'exprimer. Un animateur graffeur expliquait que le graff est une façon de sortir de l'anonymat. Il faut mettre un nom, se faire un nom pour être reconnu. Ceci fait penser au quart d'heure de gloire que promettait à tout le monde Andy Warhol dans les années 60. Ce qui revient à supprimer la gloire car si tout le monde est glorieux plus personne n'est glorificateur. Ce quart d'heure de gloire, contre une vie pour l'obtenir, en vaut-il vraiment la chandelle ?
Les graffeurs assuraient que ce besoin de signature était une façon de se prouver à soi même et aux autres qu'ils existent. Surtout aux autres d'ailleurs, ceux qui peuplent l'enfer de Sartre. Sur ce mode, on se demande si finalement Descartes n'est pas le premier "graffeur" philosophe.
Avec son histoire de cogito, "Je pense, je suis", le grand Descartes n'est il pas le premier à régler le problème de nos excès narcissiques. Un bout d'évidence réside en nous mêmes. Et ce n'est pas un autre que soi qui me fera réaliser que j'existe, mais bien ce moi qui réchappé du doute hyperbolique m'affirme encore et toujours mon existence. Le quart d'heure de gloire et la signature ont peut être une différence. Le premier dit "regardez moi et admirez moi" le second dit "c'est moi qui ai fait cela et je vous le montre". Si la gloire est au bout, ce ne sera peut être pas le but recherché. Dans le second cas la liberté est encore possible alors que celui qui fait dépendre son bonheur d'un autre, ce qui est le propre de la gloire, s'enchaîne d'autant plus à son jugement, comme les stoïciens le soutiennent (1).
Se faire ainsi un nom serait ce que notre société-miroir offrirait aux jeunes pour exister. On imagine les déceptions qui peuvent en résulter. La solution cartésienne est nettement plus séduisante car elle ne fait dépendre que d'un seul la réalité de son existence. Qui plus est ce seul est soi. Ce n'est pas rien, et il faut louer Descartes d'avoir ainsi universaliser le moi bien au delà d'un nom propre, d'une essence particulière. Faisons un rêve, et pensons à notre tour que le graffeur soit le philosophe de la cité (idée qui aurait plu à Platon même si sa cité ressemble très peu à la nôtre). Une bombe de peinture peut très bien être le stylo avec lequel on dessine son propre cogito ergo sum.
  • (1) « Celui qui aime la gloire met son propre bonheur dans les émotions d’un autre ; celui qui aime le plaisir dans ses propres penchants ; mais l’homme intelligent dans sa propre conduite. » Marc-Aurèle (Pensées pour moi-même - livre VI-LI).

samedi 19 avril 2008

La "bonne" gestion municipale

La Chambre régionale des comptes a rendu son avis sur la commune de Saint-Dizier. Présenté mercredi dernier pour le second conseil municipal de la nouvelle mandature, le rapport n'a pas réellement été examiné dans le détail par les élus. Si les finances de la commune sont jugées "relativement saines" par la Chambre, pas moins de 21 points sont portés à la connaissance des citoyens sur la gestion de la ville. Le maire n'a pas commenté outre mesure le rapport se contentant d'une forme d'autosatisfaction paradoxale sur sa gestion municipale. L'opposition n'a pas non plus fait de remarques et pour cause elle était quasi absente.
Il y a de quoi resté perplexe devant de telles attitudes. La cour des comptes pointent tout de même des "irrégularités", des "zones d'ombre" ou autre "non respect". Certaines conclusions sont un peu inquiétantes : "La commune ne tient aucune comptabilité spécifique en matière de stocks de terrains" ; "L'état de la dette figurant dans les comptes administratifs ne correspond pas à celui du compte de gestion" ; "Des erreurs d'imputation budgétaire ont été commises, en particulier concernant le compte 611" etc. Est épinglé également le contexte juridique du transfert à la communauté de communes du centre nautique et de la gestion des ordures ménagères.
Le maire a minimisé les conclusions en rappelant la "bonne gestion" (sic) des affaires publiques. L'opposition a semble-t-il demandé une réunion spécifique pour éclaircir les conclusions de la cour des comptes. Qu'il n'y ait pas plus de débat que cela est assez étrange même si on comprend pourquoi François Cornut-Gentille ne s'étende pas plus longtemps sur le rapport. Il y aurait pourtant de quoi alimenter quelques conversations quand on prend la peine de le lire un peu.
D'autre part, Les premières conclusions ont été connues en octobre dernier. Le rapport définitif ne serait intervenu que fin mars. A partir de cette date, le maire avait obligation de le faire connaître dès la prochaine réunion du conseil municipal. Hasard du calendrier ou pas, il est finalement sorti un mois après les élections. Il est disponible sur le site de la cour des comptes.

jeudi 17 avril 2008

Eloge de l'inutile

A-t-on déjà remarqué que ce qui ne sert à rien est ô combien utile.
Il est assez difficile de déterminer ce qui est utile. Par exemple, à première vue, rien n'est plus opposé à la politique que la pensée. D'un côté, la politique c'est le lieu de l'action, là où l'on prend des décisions et où l'on change le destin des hommes disent les prétentieux. Les journalistes sont persuadés qu'ils ont également ce pouvoir ; celui d'agir sur les choses. De l'autre côté, la pensée, c'est l'abstraction totale, ce qui ne se voit pas, la théorie ; le concret, ce qu'on peut toucher, contre le vent de ce qui se dérobe sous soi et qui embarrasse.
Opposé les deux n'a pas beaucoup de sens car lorsqu'on agit il faut bien avoir pensé un peu auparavant. C'est pourtant systématique dès que l'effort de la réflexion dépasse un peu le commun des mortels le "ça ne sert à rien" est asile d'ignorance. Mais à la pensée, il faudrait ajouter beaucoup d'autres choses qui ne servent à rien. La musique est ainsi inutile, les mathématiques tout autant et même dire "bonjour" le matin ne sert pas à grand chose...
Si on observe bien tout ça, on s'aperçoit que cet ensemble qui ne sert à rien constitue toute la différence et la richesse de l'être humain. Ce qui lui est le plus utile est ce que l'on ne peut guère quantifier, toucher et peser. Le pragmatisme, ce "terrorisme de l'utile" pour reprendre Jean Baudrillard, est aujourd'hui la pensée dominante. A une pensée doit correspondre un acte. Ce qui est utile est ce qui marche, ce qui fonctionne en terme de résultat économique ou politique. Et quand il s'agit de l'étendre au plus grand nombre, par le calcul, cela devient ce que l'on appelle l'utilitarisme.
Il y a tout de même un préjugé gênant dans cet utile ; ne croire que ce que l'on voit. N'admettre que pour vrai et réel que ce que l'on peut sentir. Et là finalement on ne voit pas grand chose, seulement le vide du bocal selon Descartes. Le philosophe explique que le préjugé de l'enfance est celui qui nous dure le plus. Videz un bocal de son eau et un enfant vous assurera que le vide existe sans se préoccuper outre mesure des particules élémentaires dont l'eau est pourtant constituée.
Mais aujourd'hui, on en est réduit à se demander à quoi servent à l'école les Lettres, l'Histoire et même la discussion. Les actes inutiles ont changé la marche du monde, que ce soit dans la religion, les sciences ou les arts. La culture des hommes, nourrie de ces choses inutiles, permet surtout de faire devenir l'humain dans l'homme. On disait bien "faire ses humanités", il y a encore peu, lorsque le latin de Cicéron ou de Sénèque était considéré comme "trésor" de notre héritage. Plus ce socle commun a disparu est plus l'utile s'est imposé ; parfois jusqu'au dégoût du Beau dont on ne voit pas bien l'utilité. Mais que voit-on ? Que touche-t-on ? L'homme et le monde sont plus de l'invisible que du visible et nous le faire apparaître devrait être notre principale préoccupation. A défaut, on aura gagné autre chose, les hommes et leur obsession de l'utile auront mérité à réinventer l'ennui.

samedi 12 avril 2008

La retraite démocratique


On rappelle souvent que c'est une cité de l'Attique, Athènes, qui connut un formidable essor il y a 2500 ans sous l'impulsion de l'idée de "démocratie". On peut se demander parfois, si depuis on a réellement progressé sur ce plan. La démocratie grecque est directe et non représentative - le sort est même préférable au suffrage car jugé plus équitable. Elle implique donc le citoyen à s'occuper en personne des affaires de la cité. Ceci posé, ce système n'a guère connu d'autre exemple poussé aussi loin dans l'histoire (1). Avec l'élection des représentants à la communauté de communes, on se rend compte que la "démocratie" est plus quelque chose de virtuel que de réel aujourd'hui. Les communautés de communes ne sont pas élues au suffrage universel et fonctionnent bien moins encore à la manières des Grecs.
Il faut aujourd'hui le rappeler, alors qu'elles s'occupent de plus en plus des affaires des citoyens (ordures ménagères, équipements collectifs, développement économique...). Chaque commune désigne ses propres délégués pour y siéger. Et ce sont ces délégués qui élisent à leur tour un président et un bureau. Autrement dit, le citoyen n'est ni impliqué, à la manière des Athéniens, ni même représenté selon le suffrage direct. Un système dans lequel, un groupe élu coopte ses représentants qui eux mêmes cooptent à nouveau ses dirigeants (président, vice-présidents...) n'est plus fondé sur la démocratie mais tend vers l'oligarchie, c'est-à-dire, le gouvernement de quelques uns au lieu du gouvernement de tous. Lors de l'installation de la communauté de communes Saint-Dizier-Der et Perthois, on nota la scène presque surréaliste d'un délégué de Villiers-en-Lieu demandant au président François Cornut-Gentille, "Qui prend les décisions ?". Et le président de dissiper la confusion en confirmant bien à l'assemblée : "C'est nous tous, c'est vous"... Une scène qui en dit long sur la dilution du pouvoir.
Cette actualité rappelle ce que les penseurs de la démocratie moderne avaient déjà pointé. Ainsi, Montesquieu qui remet en cause la démocratie à cause du défaut ou de l'excès d'égalité ou Rousseau qui malgré son affection pour la démocratie directe n'y croit guère. Il faudrait aussi rappeler Platon qui, dans le livre VIII de la République, décrit également cette dégénérescence du régime démocratique. La démocratie est-elle alors impossible ?
Sûrement pas. Mais comme le souligne Jacques Rancière, il y a quelque chose de totalement subversif dans l'idée de démocratie. C'est celle de la crainte de l'égalité. Ce n'est ni au nom du sang, de la richesse, du pouvoir, ni même de la représentation que la démocratie peut s'accomplir. C'est tout simplement sur l'idée qu'on ne peut arracher à chacun d'entre nous la possibilité d'agir sur un destin commun donc sur son propre destin. Entretenir cette "haine de la démocratie", au nom du sommeil des hommes et de leur paresse, c'est entretenir la haine de ce destin, ce "mépris dans lequel est tenue la capacité du plus grand nombre". La démocratie serait donc toujours à instituer voire à inventer selon les gouvernements que l'on met en place. Est-ce notre volonté ? Pas sûr.
  • (1) La Suisse que l'on moque si souvent a pourtant quelques longueurs d'avance sur nous.

jeudi 10 avril 2008

Miko : pourvu que ça dure

Tout le monde semble se réjouir de l'accord signé chez Miko et qui met fin à 6 mois de conflit social. En 2004, alors que l'on inaugurait avec faste le frigo du glacier, "le plus grand d'Europe !", un ancien président de chambre de commerce lâchait "On en prend pour 20 ans !" Tout le monde évoquait la "pérennité" du site, l'horizon du glacier s'inscrivait dans la "durée" et de manière quasi définitive dans le ciel bragard. Trois ans plus tard, la catastrophe sociale pointait le bout de son nez. A l'issue de la crise qui prévoit 180 suppressions de poste, un syndicaliste expliquait que la "pérennité" du site de Saint-Dizier était maintenant visible à 5 ans. En trois ans, on en avait perdu 15...
"Pérennité", "durée", voilà des mots que l'on entend souvent pour marquer la volonté de rester sur un territoire. Or, ce qu'il se produit actuellement - la restructuration de l'industrie régionale - se démarque nettement de cela au nom du principe de réalité, "la vie est précaire", et contre l'illusion de la non mortalité des choses. Pourtant, s'il y a bien ce désir de durer c'est aussi que nous portons une marque en nous mêmes de ce qui ne peut pas mourir et que la durée manifeste. C'est ce qu'on entend aussi par l'idée de développement durable. Il faut durer... Or, le capitalisme financier n'est pas vraiment compatible avec cette notion de développement durable selon que ses intérêts soient ici ou ailleurs.
La logique marchande est plutôt du côté du découpage, du morcellement du temps - ce temps découpé en morceau par Newton et les mathématiques. Et ceci est précisément à l'inverse de ce que la durée est en soi. Inscrire une entreprise dans la durée revient plus à faire durer dans la durée, la durée elle -même, c'est-à-dire la faire vivre avec des éléments qui se renouvellent. La durée est ce jaillissement permanent de nouveautés (1). Faire durer une entreprise c'est bien autre chose que d'obéir à un plan de restructuration qui s'accommode volontiers d'un temps morcelant.
On devrait insister davantage sur l'incompatibilité et la contradiction de ce que l'on appelle justement le développement durable. Comment un développement peut-il se concevoir sans début ni fin ? Le processus de destruction d'une chose n'est-il pas dans la chose même ? Pour que le développement soit durable, il faut l'entendre comme quelque chose de provisoire et de fragile. Ce qui ne va pas sans contredire ce qui constitue la durée, puisqu'elle est une création permanente et incessante : c'est la conscience de la précarité du développement qui devrait nous rendre attentif à sa durée. Les choses vont peut être dans ce sens, c'est à dire vers leur propre fin, mais rien ne nous indique que c'est là où les hommes doivent se rendre eux-mêmes en se résignant au pire.
Survivre au désordre et ralentir notre destruction est ce que la durée permet d'accomplir. Et si l'oeuvre de durer porte la trace, et seulement la trace, d'un désir d'immortalité, elle est aussi notre conscience d'être au monde, en un mot, simplement la vie. Peut être est-ce surtout aux hommes à faire ainsi correspondre leur durée aux choses éternelles. C'est tout le mal qu'on souhaite aux salariés de Miko.
  • (1) Par exemple, Bergson nous donne à écouter la durée dans l'idée de la musique, de la mélodie...
    free music

dimanche 6 avril 2008

Discriminations : le retour du racisme

Il a été question lors de la campagne pour l'élection municipale des "discriminations" à l'égard des habitants du Vert-Bois et principalement de ceux issus des populations immigrées. François Cornut-Gentille a nommé un adjoint, Mokhtar Kahlal, qui devra suivre ces questions. Les évènements du 4 octobre ont peut être dévoilé une réalité qui jusqu'à présent était encore tabou. Le modèle républicain, où l'égalité prévaut pour réaliser l'intégration, et les concepts de discrimination positive ou négative ne semblent pas plus adaptés pour trouver des solutions. Mais peut être n'a-t-on pas vraiment posé le problème de la bonne manière.
La théorie des races s'est élaborée au XIXe siècle. Avant on était raciste mais on ne le savait pas (1). Une histoire pathétique résume assez bien le chemin emprunté par la civilisation occidentale depuis deux siècles. Claude Lévi-Strauss fut l'un des premiers à mettre le doigt là où on ne voulait pas le poser. Pour faire simple, l'anthropologue démontre dans "Race et histoire" que l'on ne peut pas fonder de distinction entre les races selon la biologie car les différences entre les hommes sont des devenirs historiques et culturels. Du coup le racisme ne peut pas être car ce sont bien les mêmes hommes qui peuplent une même planète mais issus d'une immense diversité culturelle et selon des histoires différentes. Il faut donc penser le même avec le différent.
Le problème du modèle républicain est qu'il produit de l'uniformité. Or, il y a quelque chose d'irréductible qui est tout simplement ce qui appartient à chaque culture selon son histoire. Ces différences, pour les racistes, sont pensées selon l'unique approche naturaliste. La nature l'aurait voulu ainsi. Cependant, le monde produit toujours, et peut être plus encore aujourd'hui, à la fois un nivellement et à la fois de la diversité.
Pour ce qui est de la discrimination dont souffre une partie de la population des quartiers, il faudrait intégrer cette idée que la collaboration entre les différentes cultures n'est possible qu'avec un examen attentif de leur histoire. Quelle est cette histoire de l'immigration à Saint-Dizier ? Quelles sont les pratiques culturelles actuellement instaurées ? Comment vit-on ensemble au Vert-Bois ?
"Elle (l'humanité) devra réapprendre que toute création véritable implique une certaine surdité à l'appel d'autres valeurs, pouvant aller jusqu'à leur refus, sinon même à leur négation", prévient par ailleurs Lévi-Strauss dans Le regard éloigné. Il y a donc une limite au discours anti-raciste qui est celle de cette production de la diversité à mesure qu'une certaine homogénéisation s'installe. Le différent existe précisément parce qu'il y a du même (2). Peut être ne faut-il pas alors s'appuyer sur cette idée de totaliser la ville, "la réunir", mais plutôt trouver le seuil de tolérance pour que l'existence entre chaque quartier soit celui de la lutte effective contre les discriminations et au-delà, la possibilité du politique.
  • (1) "Et ne pourrait-on ajouter qu’au fond ce monde ne s’est jamais entièrement défait d’un certain relent de sang et de torture (pas même chez le vieux Kant : l'impératif catégorique a un relent de cruauté) ?" (Nietzsche - Généalogie de la morale), le relent kantien est examiné ici.
  • (2) Le succès d'un film comme "Bienvenue chez les Ch'tis", en pleine mondialisation, en est peut être un symptôme.

jeudi 3 avril 2008

Huumm, beurk !

Les forains n'ont pas été à la fête à cause du temps. Le public bragard a peu prisé les manèges du Jard contrairement aux années précédentes. Pâques ne retombera pas aussi tôt avant 150 ans, si cela peut les faire revenir l'année prochaine. Les allées du Jard offrent à cette époque une formidable plongée dans la culture populaire et au-delà. Le kitsch est à l'honneur, le goût est admirablement mauvais dans la décoration foraine. On croise tous les clichés de la société de consommation, le cinéma hollywoodien, des filles lascives et des grosses bagnoles, le tout enrobé par les odeurs du graillon et de la pomme d'amour. Toujours très chouette voyage au pays de la barbapapa qui laisse autant de souvenirs à vos enfants qu'à votre estomac. On déteste ou on adore. Parfois les deux. C'est tout l'art du mauvais goût.
Le mauvais goût, c'est une espèce de déroute de la beauté qui ne tient à rien d'autre qu'au plaisir des sens et à leur contentement, contrairement à des plaisirs plus désintéressés. Et c'est absolument délicieux. La modération est cependant conseillée. Ce qu'il y a d'incroyable dans le kitsch , c'est qu'il est irréductible à tout esthétisme. On ne peut pas rendre sublime quelque chose de kitsch. Tout juste, cela pourra faire l'objet d'un jugement épidermique ("c'est bôôô...", "pouah !") mais très rarement d'une émotion ou d'un réflexe de l'intelligence. Quelque fois le kitsch se niche là où on ne l'attend pas. Dans les allées du Jard, on trouve ainsi quelque statue qui, malgré leur référence (lointaine) au sublime de Praxitèle, ont ce petit air grossier de carton pâte qui prête à sourire. La prétention en plus. Plus on sent le dégoulis de la matière, moins on comprend l'oeuvre ; plus on s'éloigne de ce qui est figuré, plus on se rapproche du kitsch.
Enfin, le mauvais goût est absolument rebelle à l'ordre établi. Si les canons de la beauté sont tels aujourd'hui, le kitsch pulvérise ce que le politiquement correct nous indique d'aimer, de ressentir et de comprendre. Le kitsch est hors la loi. Et pour qu'il soit totalement kitsch, il ne faut même pas qu'il ait conscience de cela. Le kitsch à la mode redevient le propre du conformisme et du préjugé de l'époque.
Mais le plus étonnant reste la production négative du kitsch. L'homme de mauvais goût s'il rompt avec la bienséance, en décrétant beau ce qui ne l'est pas, voit le soleil dans la poubelle. Trouver beau ce qui ne l'est pas devient alors affranchissement du préjugé. Ceci est paradoxal car le kitsch est le fruit en voie de décomposition du goût de l'opinion de l'époque. Mais il en serait son débordement, son miroir déformant, et finalement sa recomposition, se recomposant au beau, avec le beau. "Le beau pas beau que voilà !" Son outrance nous destabilise mais découvre, sous l'apparence, une pensée esthétique. La sentinelle de la beauté, c'est notre dégoût. Tant qu'on ne vomit pas on peut y retourner.

lundi 31 mars 2008

Le Bragard primitif

"Le Bragard primitif" donnera des informations sur Saint-Dizier. Ce sera aussi un endroit de débat, de discussion, de réflexion où on pourra prendre des positions. Aujourd'hui 31 mars, ce journal de bord débarque dans le paysage de cette petite ville ouvrière qui est la mienne. Un point d'observation du monde semblable à bien d'autres, c'est pour cela que les frontières bragardes de ce blog seront largement dépassées. Mais comme il faut bien que le voyageur parte de quelque part, au commencement il y eut Saint-Dizier...

vendredi 28 mars 2008

Inquiétudes à l'hôpital

L'hôpital est une petite ruche. Il y a un bourdonnement continu quand on franchit les portes de la maternité de l'hôpital bragard par exemple. Le personnel pointe, s'agite, s'affaire alors que les femmes et leur nouveau né aspirent au repos et à la tranquillité. Il y a en permanence du mouvement. Derrière l'agitation, on sent un sérieux travail de suivi et, ce qui est rassurant, des femmes qui ont des inquiétudes. Comment se peut il qu'une inquiétude soit rassurante ? L'hôpital contient la technique, le savoir faire, les machines. On accouche et on meurt à l'hôpital parce que toute la technologie humaine s'y concentre. Lorsqu'on perçoit pourtant de l'inquiétude dans le regard d'une infirmière tout ceci s'estompe et c'est la solitude de la condition humaine qu'on scrute. Ceci est rassurant et... inquiète car ces inquiétudes sont aussi le fruit de la technique où les diagnostics succèdent aux diagnostics et où le "droit à l'erreur" n'est guère toléré. Le problème de l'inquiétude est bien celui de sa contagion.
Un peu de fièvre, une pâleur, une rougeur... et aussitôt deux attitudes opposées se manifestent. Une qui inquiète et une qui rassure. Souvent les deux car l'une enfante l'autre et plus on rassure plus on inquiète car ne se ferme jamais le robinet de nos peurs qu'on cherche par tous les moyens à assécher. Il y a cette inquiétude qui dévoile une impuissance à agir et il y a celle de passer à côté d'une information qu'on sait essentielle et qui inquiète parce qu'on sait qu'on ne sait pas. Les femmes sont empathiques et les hommes agissent. L'inquiétude agit peu et agit mal. Et l'action si elle ne s'inquiète pas, ne pense pas, contrairement à l'inquiétude qui est source de questionnement. L'attitude (sur) naturelle serait bien alors d'interroger plutôt que de se contaminer par l'inquiétude ou agir sans réfléchir. Le monde de l'hôpital est binaire. On sait ou on ne sait pas. Ce qui est entre les deux n'est pas admis. Pourtant, ce qu'il y a entre les deux, s'appelle l'éthique et renvoie à la question du soin. Soigne-t-on seulement le corps quand il devient pâle ? Donner le soin n'est-il pas moins important que le soin lui-même ? Soigner ses propres inquiétudes, n'est-ce pas à cela que le praticien se doit à lui-même une première réponse ? L'éthique et le soin se confondent chez Hippocrate, la leçon grecque tient du "miracle". Ces problèmes complexes devraient habiter chaque soignant car c'est le contraire qui serait vraiment pour le coup très inquiétant.

jeudi 27 mars 2008

La parole contrôlée


Les journalistes sont tous confrontés tôt ou tard à un type qui leur demande : "Pouvez-vous me faire lire votre article avant parution ?" Quelque fois ce n'est pas même une demande mais bien une exigence. Souvent il s'agit de "petits chefs" qui ont peur que leur direction apprennent des choses par le journal - plus la hiérarchie est pesante, plus cette question revient. Quelque fois, il s'agit de "savants" qui redoutent que leur propos soit mal compris. Il y a aussi ceux qui disent d'un ton amical "tu me mets ça dans le journal !", "dis ceci !", "dites cela !". Ce sont des politiciens qui insistent... On entend parfois l'expression "faire un aller-retour". Le malaise est alors immédiat pour le journaliste. La liberté de la presse devient un lointain souvenir quand il s'agit de se mesurer à la parole des hommes.
Car il s'agit bien de peser, de soupeser la parole avec laquelle vous allez faire votre article. Il s'agit de la mettre dans le théâtre des actions humaines et de lui donner un sens. On peut comprendre l'inquiétude de celui qui parle à un journaliste mais on doit admettre un principe supérieur sans lequel il n'est pas possible d'exercer ce métier. Ce principe est celui du "fait" pour le journaliste. Un fait non pas tel qu'il nous est présenté mais un fait tel que le journaliste le présentera. Car seul le journaliste - pour ce qui est d'informer - observe, seul il est capable de ne pas s'écraser le nez sur le guidon du divertissement humain, cette grande chaîne de l'actualité, des évènements qui abreuvent son quotidien. Dans le meilleur des cas, il vérifie en opposant les points de vue et, en se dégageant de l'action, il peut livrer une vision, qui n'échappe pas au subjectivisme, mais qui échappe au contrôle de la parole d'un seul intérêt particulier.
On veut que le journaliste soit "objectif", rigoureux comme un savant et détaché de toute connivence. Il faut alors lui laisser un libre champ d'expression qui inclut le droit à l'erreur, comme la science moderne n'est que la somme de toutes les erreurs de son passé.
Les pays où les journalistes envoient leur article avant parution sont des pays où l'information est contrôlée. Veut-on cela sans le dire ? Il serait dommage de transformer la presse en simple caisse de résonance des services de communication, où l'usage plus pernicieux du contrôle de l'information devient ce que l'expression "guerre des communiqués" explique assez bien dans son sens premier. Un intérêt particulier contre un autre intérêt particulier.
L'agitation médiatique ne vaut rien si on ne prend pas la peine de poser à un moment le stylo pour mettre en rapport deux idées consécutives. C'est aussi cette fonction du journaliste, intimement liée à la liberté qu'il se doit d'user et d'incarner, et qui est nécessaire à celui qui s'informe. L'enjeu est de dire le monde dans un propos intelligible avec un rapport au Vrai qui fait sourdement défaut aux journalistes. Trop souvent l'apparence de la chose sert de contenu à l'information. C'est pour cela que l'image a pris tellement d'importance dans la manière d'informer. L'image n'est que la surface sur laquelle glisse trop complaisamment les journalistes. Elle est pourtant aussi une porte, comme Platon le suggère dans son célèbre mythe de la caverne, par laquelle il serait bon d'aller jeter son oeil pour ne pas saisir la seule ombre de la parole.

samedi 22 mars 2008

Il y a bien des sots métiers

Aujourd'hui, les caissières manifestaient. Après le mouvement social du 1er février, c'est la seconde fois que ces femmes tentaient de porter sur la place publique leur condition de travail et la réalité de leur feuille de paye. Si le mouvement a rencontré un écho de sympathie dans la société française, à Saint-Dizier, on continue de se taire. On n'ose pas manifester de peur de perdre sa place. On n'ose pas dénoncer le "pointage de la pause pipi", la caméra de surveillance capable de lire l'heure sur un cadran de montre, les menaces des petits chefs, "les élections truquées", sans parler d'une forme d'endoctrinement à la gloire de l'enseigne. Tout cela est raconté par la seule syndicaliste de la grande distribution à Saint-Dizier qui évoque un "règne de la terreur" dans les supermarchés. On peut même se demander pourquoi ces femmes acceptent un travail aussi peu payé dans cet univers quasi stalinien.
"Elles n'ont pas le choix, c'est ça ou la porte, le chômage..."
, répond la syndicaliste. Celui qui a toujours en tête cette expression "il n'y a pas de sots métiers" devrait prendre la place d'une caissière pendant quelque temps. C'est beaucoup mieux que geôlier, qui n'est pas un sot métier, et bien mieux encore que bourreau... C'est par le pire qu'on justifie le pire. Là où je voudrais pourtant en venir c'est sur cette idée que l'on se soumet volontairement à quelqu'un qui peut disposer de vous selon son bon vouloir. En d'autres termes l'esclavage et cette idée ambigüe de la "servitude volontaire".
Il est toujours stupéfiant de voir quelqu'un accepter les métiers les plus ingrats avec cette même résignation. L'esclavage et sa justification dans notre modernité a puisé chez les Romains son idéologie (Grotius, Pufendorf..., il faudrait aussi réviser la position d'Aristote). A la distinction près que les Romains asservissaient par le droit de la guerre auquel cas on n'est pas volontaire mais contraint par la force et, par le droit civil, c'est-à-dire une déchéance civique provoquée par une condamnation, un acte juridique auquel on ne peut échapper. En rien un Romain n'aurait accepté l'idée que l'on puisse volontairement se vendre. Il s'agira pour les modernes, (Montesquieu, Locke, Rousseau...) de démonter précisément cette idée de servitude volontaire en bâtissant le droit, sur ce qui constitue ce que l'on ne peut soustraire à l'homme, sa liberté. Il n'y a donc de relation possible entre deux personnes, du fait de ce statut social inégal, qui ne puisse être librement consentie et, construite ainsi sur une convention. Dire que "l'on n'a pas le choix", parce que l'on ne fait que subir l'arbitraire, ne relève pas de cet acte libre. C'est dire "oui" avec le fusil dans les reins, ou la caméra sur la montre.

jeudi 20 mars 2008

Vert-Bois : des actes aux mots

Saint-Dizier a connu des émeutes d'une rare violence dans le quartier du Vert-Bois le 4 octobre 2007. Six mois après, la MJC bragarde, cible principale des agresseurs, met sur pied une "Semaine des cultures urbaines" du 14 au 19 avril. Précisons que la manifestation était programmée avant les évènements du 4 octobre. Ce qui nous intéresse ici, c'est de voir comment on peut agir, autrement que par les seules réponses policière et judiciaire, à ce qu'il s'est produit et qui a choqué et choque encore bon nombre d'habitants. Personne n'ira ici contre l'idée qu'il fallait nécessairement une réponse de cet ordre mais qu'elle n'est en rien une fin en soi.
La ville aurait dû engager quelque chose de refondateur avec les habitants du Vert-Bois au lieu de réduire son propos à un discours victimaire et empathique. On a bien vu que le Vert-Bois avec la "Fête du cheval" organisée trois jours après les émeutes était porteur d'échanges et de dialogue. C'est ici précisément qu'il faut insister. Les hommes vivent ensemble et peut être plus encore au Vert Bois que dans le reste de la ville. Pourquoi ? Il y a le logement qui est essentiellement collectif - allez voir comment on vit ensemble dans une zone pavillonnaire... - mais il y a aussi des formes de pratiques culturelles très établies à cause ou grâce à cet espace fortement densifié. De plus la population partage souvent les mêmes préoccupations qui sont celles des difficultés quotidiennes (emploi, sécurité, transport...). Les solidarités sont donc établies ou en tout cas, leurs conditions d'établissement sont réelles.
Cette semaine qui s'engage sur les cultures urbaines va le démontrer, les habitants du quartier ont des choses à exprimer autre que du misérabilisme. La ville, si elle a raté le rendez vous démocratique impératif avec le quartier au lendemain du 4 octobre, doit prendre en compte que la culture, entendue comme conscience d'être au monde, est le seul moyen de sortir de l'enfermement. Un lieu clos, comme un être sans altérité, ne peut pas devenir ce qu'il porte en lui. C'est donc à la culture à réaliser cette puissance. Mettre un disque sur une platine est un acte culturel de la jeunesse et un moyen d'apprentissage de la socialisation.
On pourra toujours regretter que nos villes soient à ce point arracher à toute forme de nature dont la médiation est si cardinale. Mais on doit se réjouir quand de la plus profonde laideur de ce qu'elle peut produire - une banlieue, c'est-à-dire une mise au ban - il existe encore une parole à faire vivre. "Trop d'actes pas assez de mots !" scandait ainsi Mai 68 dans un de ses quelques slogans intelligents. A ne pas écouter cette parole, sans laquelle l'action se stérilise, on se promet d'autres 4 octobre.

mardi 18 mars 2008

La mort et le visible

Avec Antigone, la fille d'Oedipe, nous voici au coeur d'une histoire où le visible et l'invisible prennent un sens rare pour aborder la question de la mort. Le "cri" d'Antigone est celui d'une soeur qui veut enterrer, selon la loi divine, Polynice, son frère mort, contre la loi écrite de son oncle Créon qui le lui interdit. Antigone oppose la morale au droit, l'éthique à l'arbitraire. Mais Antigone vient également nous signifier un sens profond de la dignité humaine, celui attaché au corps. Ici affleurent les rapports conflictuels, en tout cas dans leurs approches idéologiques, entre le corps et l'âme, le visible et l'invisible. Le dualisme de Platon et de Descartes par exemple contre un monisme biologique qui ferait du corps de Polynice le seul possible de la conscience.
Les hommes enterrent leur mort ou même s'ils les brûlent, les font disparaître de la perception, de ce que je perçois. Ceci est bien rattaché à l'idée d'Antigone de mettre sous une poignée de terre son frère. Mais là où le visible, le corps, renvoie l'angoisse de notre propre mort, l'invisible, la sépulture renvoie du vivant. Comme si la mort, malgré son idée qui nous insupporte, ne devait être visible parce que justement elle devient invisible. Ce que nous cachons sous la terre, c'est le corps mais ce que nous renvoie la sépulture, c'est le défunt. Au delà de ce dualisme primitif, il faut admettre que le corps humain est indépassable, au sens kantien de la dignité. Il est une forme d'absolu, sans équivalent, qui ne peut pas être qu'un amas de cellules car en lui s'inscrit ce qui est précisément invisible.
C'est pourquoi cet invisible de la mort est tellement manifeste dans l'art. Un cadavre ne nous fera jamais sentir que de la matière et de la répulsion. Sommes nous d'ailleurs certain d'y voir, un mort ou la mort ? Tous ces rites, ces mises en scène de l'invisible n'auraient elles aucun sens ? Le premier d'entre eux est d'affirmer le dépassement de la matière, de la biologie vers ce qui constitue un homme, c'est-à-dire son humanité, cet invisible indivisible. Un homme n'est pas qu'un esprit mais il n'est pas moins que cela. Il n'est pas qu'un corps et il est bien plus que cela. Voilà ce que dit Antigone à Créon.
  • Pour aller plus loin : "De la dignité humaine" de Thomas de Koninck (Puf).

dimanche 16 mars 2008

Bar-le-Duc à gauche

Saint-Dizier reste la seule ville de droite sur le Triangle. Jean-Pierre Bouquet emporte Vitry-le-François alors que Bar-le-Duc bascule à son tour dans l'escarcelle du PS. C'est à se demander comment il est possible que la gauche bragarde ait raté le coche à ce point le 9 mars. Au moment où la France entière sanctionne fortement la politique de Sarkozy et ses soutiens locaux de l'UMP, Saint-Dizier conforte François Cornut-Gentille dans son fauteuil. Le conseil municipal de ce matin apporte un peu d'éclairage.
Il n'y a pas deux familles politiques à Saint-Dizier mais bien trois. Celle autour de l'UMP, celle autour du PS et celle du... PC. Le MoDem jouera sans doute les forces d'appoint, voire d'arbitre, des uns et des autres à l'avenir. Mais l'attitude du PC est assez incompréhensible. Les communistes ont tout fait pour faire réélire Marcelle Fontaine à son poste de conseillère générale et à peu près rien pour améliorer le score de la gauche aux municipales. Le groupe constitué par la gauche au conseil municipal compte cinq membres sur six. Marcelle Fontaine n'en fait pas partie. Pire les premières controverses sont venues de son opposition au choix des représentants de la minorité municipale dans différentes commissions...
François Cornut-Gentille avait de quoi être inquiet avant ces élections. Mais il ne savait sans doute pas qu'il comptait parmi ses adversaires un vieil allié objectif, le Parti communiste. C'est pourtant une tradition que les gaullistes ont souvent su utiliser. Avec un véritable appui des communistes, la gauche bragarde n'aurait peut être pas gagné le 9 mars. Mais, un score plus serré était à sa portée, ce qui aurait constitué une saisie plus objective de la réalité de la ville. François Cornut-Gentille pourrait bien être inspiré de ne pas prendre au pied de la lettre les chiffres du 9 mars. Et la gauche de ne pas désespérer en regardant aussi vers Bar-le-Duc restée longtemps acquise à la droite... à condition qu'elle sache tout autant regarder sur sa gauche.

Blondes


Deux stéréotypes sont dans l'air du temps. Celui qui rend les femmes blondes bêtes et celui qui manifeste une certaine haine de l'intelligence. Inutile de préciser le premier quant au second il est sans doute à l'origine de tout. Ne pas supporter un propos intelligent, c'est refuser ce qui distingue notre humanité de notre animalité. Et encore j'aimerais que l'on prouve qu'un animal fut jamais capable de bêtise. Nous ne dirons pas ici pourquoi. Chacun peut ressentir cela, c'est-à-dire sa propre bêtise. Son culte moderne est pourtant plus problématique.
Il faut se rappeler cette histoire de la femme la plus belle du monde. La blonde Hélène qui déclencha cette guerre de Troie dans laquelle notre inconscient s'est en partie forgé. Toute la Grèce mobilisée pour laver l'outrage. Ce n'est d'ailleurs pas que la Grèce qui se mobilise. C'est aussi le courage et la fureur d'Achille et finalement ce qui triomphera des Troyens, la mètis grecque. La mètis, c'est l'intelligence d'Ulysse, sa ruse, sa malice, cette "délibération en vue d'un bien".
Que l'intelligence vienne au secours de la blonde, et nous sentons que notre monde est précisément l'inverse de celui des Achéens. Les Grecs admiraient l'intelligence. C'est elle qui les délivra de l'emprise du sphinx quand Oedipe sut enfin résoudre l'énigme : "Qu'est-ce que l'homme ?" Notre culte à la bêtise mais aussi à une certaine forme d'idéologie pragmatiste qui l'entretient rongent le visage en le faisant grimacer. Que la blonde soit sauvée par l'intelligence et nous y graverons un sourire à la place d'un rictus.

samedi 15 mars 2008

La Marne


A Saint-Dizier on ne sait pas vraiment que l'eau coule. La Marne n'est pas inscrite dans le paysage et cela est assez étrange, rien ne converge vers la Marne. La rivière traverse la ville, elle ne s'y arrête pas et personne ne semble s'y attarder. A Saint-Dizier, le roi de l'eau, c'est le canal où chaque enfant possède son souvenir. Les adultes de demain auront quant à eux seulement l'eau de la piscine pour souvenir car le centre nautique est devenu la seule préoccupation aquatique des élus municipaux.
Faut il y voir une totale dénaturation de l'esprit et le souffle écrasant de la culture sur la nature ? Ce n'est peut être pas cela. Car dès que vous longez un bout de la rivière, au Jard ou à Vergy, c'est la ville qui plonge et s'engloutit. Les forces primitives sont toujours là. La vie de la biologie a tendance à se développer en suivant la rivière. Et ce que doivent comprendre nos élus, c'est que la vie de la cité devrait s'y déployer tout autant. Non pas contre cette puissance belle et angoissante mais bien pour la compléter. Regardez l'eau des cités et vous y verrez le reflet narcissique de la politique de nos villes.
Sauf à vouloir par un renversement un peu fou imposer de l'arbitraire, l'eau, la Marne, l'Ornel, pour reprendre Melville, avant qu'il ne chasse le cachalot, sont essentiellement "Ce libre reflet de nous-mêmes, nous le voyons dans toutes les rivières et tous les océans. C'est le fantôme volant de la vie. Voilà la clef de tout !" Saint-Dizier n'aime pas l'eau, là où pourtant vont tous les hommes sans qu'on les y oblige.