dimanche 16 février 2014

Café-philo : Croyez-vous en votre destin ?

Samedi 22 février à 17 h au Pichet rue Barbaux à Saint-Dizier. Discussion et atelier philo sur le Destin.

Croyez-vous en votre Destin ?

Présenté par la Mas et L'entre-tenir. Entrée libre.

jeudi 16 janvier 2014

Café philo : solidarité/charité : les liaisons dangereuses

La Mas et L'Entre-tenir proposent un café philo le samedi 25 janvier à 17 h au Pichet, rue Barbaux à Saint-Dizier. Entrée libre.
La charité peut-elle remplacer la solidarité ?

samedi 28 décembre 2013

Journalisme de comptoir

Le journalisme est un aliment nourricier de la brève de comptoir. Si l'on distingue un journalisme d'opinion, d'un journalisme de fait on peut soutenir que l'un et l'autre sont une grande mélasse propre à fabriquer et renforcer les préjugés que l'on peut entendre au bord du zinc. On commente ainsi aussi bien un fait qu'une opinion avec plus de précipitation que d'à-propos. Bien peu d'entre-nous, avons l'ensemble des éléments nécessaires pour juger d'une situation. N'ayant pas tous le même niveau d'information, il faut le plus souvent s'en remettre à ceux qui se font passer pour des experts de tout et de n'importe quoi. L'inépuisable robinet des faits et des opinions ne s'arrête jamais et pas grand chose n'est réellement retenu du grand cirque médiatique si ce n'est la crise d'aérophagie aïgue qui guette. D'où une forme de dérision propre à la brève de comptoir où l'ironie sert à ruiner l'autorité de l'information présentée comme indubitable.
Ce petit éclair de lucidité fait souvent appel au "bon sens", somme des poncifs et autres stéréotypes véhiculés par l'idéologie dominante. La brève de comptoir éclaire le préjugé mais sans entreprendre la nécessaire critique pour établir la vérité des faits, ni même fonder une connaissance vraie de ce qu'elle énonce. La première victime de la brève de comptoir, c'est la vérité, d'abord et surtout parce qu'elle ne s'en préoccupe pas. Le journalisme d'opinion  prétend lui à la vérité. Ce qui est autrement plus problématique. Il n'a cependant rien de l'enquête de l'entendement avec ses airs de sainte parole. On peut l'entendre aussi bien au café du commerce que sous la plume des éditorialistes de salon. Les premiers n'ont pas vocation à convaincre et peuvent verser parfois dans une poésie de bistrot assez surréaliste et les seconds n'ont pour souci que de maintenir au pouvoir leurs idées. Les deux s'apparentent aux sophistes meublant l'ennui d'un moment de vie. A cela il faut ajouter deux symptômes de l'époque, le narcissisme de l'éditorialiste perché sur sa croyance et la vocation d'amuseur public de certaines vedettes médiatiques.
Entre spectacle et journalisme, les amuseurs sont bien ceux qui sont privés du souffle des Muses (a-muser - ne pas se livrer aux Muses). Ce qui n'est parfois pas le cas de l'auteur de la brève de comptoir. Il y a de l'inattendu, de l'imprévisible dans la brève de comptoir alors que l'éditorialiste ressert toujours le même pâté sans grand effort de style. A regarder la manie qu'ont certains de mettre en conserve leurs opinions en "tweetant", on est sidéré par la vacuité des propos. Le nombre des mots se réduit au même rythme que la consistance des idées. L'exercice est de communication, se faire valoir pour ne pas sombrer dans l'anonymat. La démarche vise à se faire un nom, ou mieux une marque commerciale, afin de se persuader en persuadant, que l'on existe encore un tant soit peu au sein d'une communauté devenue virtuelle.
Le plus sérieux des deux n'est peut-être pas celui qu'on croit. Par "sérieux" il faut entendre, l'exigence d'honnêteté à examiner l'objet de la discussion. Les contorsions intellectuelles du journalisme d'opinion reposent sur l'art de s'accorder à sa mauvaise foi. Son zénith, c'est le fanatisme. Heureusement rien de ceci ne vient perturber le client du comptoir plongé dans son verre de rouge. Lui, s'il amuse la galerie, c'est qu'il capte quelque chose de son époque dans le feu spontané de sa ver (re) ve. Sous le décalage, il y a quelque chose qui nous parle et qui quelques fois vaut leçon de morale car elle est leçon de choses. Lire le journal au bistrot en se moquant, des femmes, des fonctionnaires, des roms etc. ne fait que révéler, avec l'art de déjouer le sens premier, une opinion communément admise.
Cette opinion c'est ce que l'on peut appeler du non-être, c'est-à-dire quelque chose qui n'existe pas. L'art du sophiste est de se prononcer sur tout, d'être un spécialiste de tout, de monopoliser l'espace public pour parler de tout, pour occuper du temps de cerveau disponible. Or, il est impossible de tout savoir et de tout connaître. C'est donc que le sophiste ne fait que répéter, tel le cacatoès, ce qu'il a entendu ici ou là sans jamais dérouler sa propre pensée. Il ne fait qu'imiter le bourdonnement de la société et parle ainsi de ce qu'il ne connaît pas. D'autant que l'idée de démocratie est aujourd'hui confondue avec celle de société d'opinion, puisqu'elle serait, selon un sens lourdement dévoyé, la seule expression de la diversité des opinions. La sophistique permet alors de ne parler de rien, de ce qui n'est pas, en donnant l'apparence du vrai. Ainsi se battent les opinions dans le seul but de monopoliser la parole, car à celui qui parle revient au moins la chance de pouvoir être écouté tout en empêchant les autres de s'exprimer.
La foire d'empoigne des opinions, c'est ce que l'on retrouve dans les commentaires sur internet. Parfois émerge une brève de comptoir virtuelle. Le plus souvent tout ceci est noyé dans la pulsion, où ce sont les instincts de la foule contre le pari de l'intelligence collective que l'on sollicite. Rire, pleurer, émouvoir... rarement comprendre. Chacun devient éditorialiste de lui-même selon ses croyances et la complaisance qu'il accorde à ses propres illusions. Tout ceci sans jamais se soucier de vérité qui implique de remettre en cause ce que l'on croit savoir. Le grand défouloir narcissique qu'est devenu internet ferait presque passer la brève de comptoir pour une intuition, une prophétie ayant reçu le baiser des neuf filles de la déesse de la Mémoire.

dimanche 22 décembre 2013

Le programme du café philo

Le café-philo bragard reprendra son rythme en 2014. Il se déroule au bar Le Pichet, rue Barbaux à 17 h le samedi. L'entrée est libre et gratuite. Au programme :

25/01 : La charité peut-elle remplacer la solidarité ?

22/02 : Croyez-vous en votre destin ?

22/03 : Faut-il penser à la mort ?

19/04 : L'amour dure-t-il trois ans ?

17/05 : L'égoïsme : défaut ou qualité ?

14/06 : La guerre est-elle une fatalité ?

12/07 : Pourquoi rions-nous ?

Il est co-organisé par les associations Mas (Maison pour un accueil solidaire) et L'entre-tenir. Le programme et les dates pourront éventuellement être modifiés.

Brèves de comptoir ou philosophie de comptoir ?


samedi 17 août 2013

Méthode sceptique

Notre monde est-il devenu sceptique ? Ou au contraire assistons-nous à une montée du dogmatisme (politique, religieux, culturel...) ? Les exemples ne manquent pas pour à la fois affirmer l'un et l'autre. D'un côté, on peut rester sur le bord du chemin, se contenter d'observer (skepsis qui donnera sceptique signifie l’examen, l'observation), refuser l'engagement et trouver dérisoire toute forme de tentative théorique et pratique pour parvenir à une connaissance vraie. Première porte ouverte pour s'enfoncer dans le "mol oreiller du doute", c'est à dire suspendre son jugement et laisser le monde se dépatouiller avec lui-même. De l'autre, et nous en connaissons tous, celui qui sait ce qui est bon et bien et qui ne l'imposant pas toujours aux autres, affirme et reste inflexible sur la thèse qu'il défend (la dogma signifie l'opinion et la croyance). A priori les deux positions sont contraires et rien ne pourrait les réconcilier. Un sceptique ne peut pas être dogmatique et un dogmatique ne peut pas être sceptique, du moins l'un et l'autre ne peuvent, au risque de ruiner leur positionnement philosophique, prétendre à la fois à l’aplomb de l'affirmation comme à la radicalité du doute. C'est pourquoi le scepticisme semble ne pas pouvoir être une philosophie, c'est-à-dire une pensée systématique. Quelle société pourrait proposer un sceptique ? Quelle conduite ? Quel savoir ? Le sceptique sait qu'il ne sait rien et ne saura rien jamais. Pour autant le scepticisme reste une arme redoutable pour anéantir précisément l'esprit de système en alimentant le soupçon sur notre capacité à tirer des conclusions de nos raisonnements. Il existe donc une forme de "misologie" dans le scepticisme, déjà décelée par Platon dans le Phédon, puisque la raison est disqualifiée à l'avance pour prouver quoi que ce soit. Depuis une proposition aussi simple que "le sucre est sucré" (on peut toujours saler du sucre...) jusqu'à la négation de l'existence du monde, ce que fera Descartes en poussant le doute jusqu'à douter de l'existence de son propre corps, le scepticisme produit des effets aussi inattendus que ravageurs.
Mais la limite du scepticisme n'est-elle pas atteinte quand il s'agit d'évoquer une évidence ? Epictète, dont l'école stoïcienne fut une des cibles favorites des anciens sceptiques, raille ainsi l'indécision et la manie de mettre en doute tout et surtout n'importe quoi. « Où portes-tu la main quand tu manges ? A la bouche ou à l'œil ? » (Entretiens - Livre II - Chap. XX). C'est à la méthode qu'un sceptique dérape. Il ne peut pas clairement distinguer ce qui se démontre de ce qui ne se démontre pas. Sur ce point on peut repenser à la forme de bêtise développée par Bouvard et Pécuchet lorsqu'il s'agit de mettre du sens, une direction, dans un apprentissage. Le scepticisme est un couteau suisse capable de démonter toutes les pièces d’un moteur mais qui ne parvient pas à en proposer un de rechange. 
Là où cela se corse, c'est lorsque le scepticisme est utilisé par le dogmatique comme muraille afin de ne pas perdre pied et éviter ainsi qu'un quelconque doute puisse venir fissurer le bel édifice bâti sur autant de certitudes. L'usage sceptique passe ainsi de mains en mains et peut s'appréhender comme exercice rationnel et polémique. Le scepticisme est par conséquent d'abord un outil par lequel peut s’élaborer une pensée. Il est plus souvent perçu comme une fin en soi pour bon nombre d'amuseurs publics - sommes-nous sortis du cirque de la dérision ? - qui cherchent à brouiller la clarté d'un propos ou plus prosaïquement maintenir dans une certaine ignorance et incuriosité leur auditoire. 
Devant la complexité de certains problèmes l’attitude sceptique consiste à faire prendre patience à son jugement selon une méthode décrite par Bertrand Russel dans ses Essais sceptiques. Face à un problème complexe, où l’honnête homme ne dispose pas des connaissances suffisantes pour se faire un avis, comment juger la vérité d’un propos, la réalité d’une chose ? Si une unanimité de spécialistes se dégage pour affirmer le réchauffement climatique, je peux juger comme probablement vraie cette opinion et ne pas prêter le flanc à l’opinion contraire. Dès lors qu’il existe un désaccord « aucun avis ne peut être considéré comme certain par le non-spécialiste ». Et s’il n’y a aucune raison suffisante pour un« avis certain », la suspension du jugement s’impose de soi. La méthode de Russel reste efficace mais ne nous mène guère plus loin que le précipice sceptique où chutent finalement tout propos et toute action. Rien ne peut être. De ce non être naît pour un sceptique, une forme de quiétude de l’âme et, à nouveau chez les anciens, rejoint la meilleure manière de s’installer dans la vie heureuse, question fondamentale et transversale des philosophes de l’Antiquité. Le chaos de l’Histoire est ainsi relégué au rang de cause de tous les malheurs de l’homme. 
Car, de la diversité des faits mais aussi et peut-être surtout des opinions, le scepticisme tire toute sa légitimité (1). Rien n’est égal, tout est affaire de sujet et bien malin celui qui peut espérer un enseignement de choses profondément contradictoires. C’est pourtant de cette idée, que le contraire habite nécessairement l’affirmation, qui va permettre à Hegel de trouver dans le scepticisme, l’élément moteur de sa grande dialectique. L’erreur sceptique est de se calcifier en ne sortant jamais du second mouvement, celui de la négation ou quand A = non A. L’identité d’un jugement contradictoire nie précisément la contradiction. La skepsis hégelienne est également observation mais plus encore attention au mouvement de la pensée quand celle-ci parvient à sa phase contradictoire. La contradiction ne ramène pas à un principe d’équivalence mais bel et bien à un arrachement de l’immédiat de la conscience par la négation de l’objet. L’élément sceptique est donc partie intégrante de la philosophie, il est même absolument déterminant pour parvenir au savoir absolu. Il y a ainsi une étape nécessairement malheureuse, la perte d’une illusion, pour parvenir à se défaire de l’angoisse dubitative. C’est la skepsis qui par l’ombre qu’elle jette sur le donné immédiat permet de réaliser le déploiement dialectique, la négation de la négation. Hegel sort le scepticisme de « l’absurde querelle de jeunes gens », de l’irritation, dans laquelle on peut volontairement s’enfermer pour en faire le moment clé qui mène au logos, à la Logique. Hegel arriverait presque à domestiquer l’enfant sauvage qu’est le sceptique.
Ce positionnement philosophique reste une bouffée d’oxygène dès lors qu’il mène à une sagesse intérieure tel qu’un Montaigne a su emprunter. Dans un sens plus étroit, il se transforme à son tour en dogmatisme voire en nihilisme en stoppant net le mouvement de la pensée, le devenir. Il y a un rire sceptique, il peut être celui du sarcasme mais aussi celui, plus jubilatoire, de ce qui peut, cul par-dessus tête, renverser conformisme et paresse intellectuels.

(1) Détente : de la diversité des opinions…
Un pasteur, un prêtre et un rabbin discutent religion. Sujet : Quand commence la vie ?
Le prêtre dit : chez les catholiques, la vie commence dès l'acte de procréation.
Le pasteur explique : chez les protestants, la vie commence dès que l'enfant bouge dans sa mère.
Le rabbin réfléchit et dans un soupir dit : la vie commence quand les enfants partent de la maison !

dimanche 21 juillet 2013

Petites pensées en marche

Une discussion philosophique sur la marche ? Beaucoup étaient perplexes avant notre rencontre du 13 juillet. Quelle question peut bien poser la marche sur notre existence ? Mais grâce à notre dialectique du "tour de table", le sujet fut loin d'être épuisé. Plusieurs notions sont sorties des différentes interventions comme la solitude, le mouvement et même l'identité. Une des leçons du marcheur consiste à faire de l'amour de la routine, de l’habitude, du quotidien, de la petite chose, une philosophie. Qu’y a t-il de plus petit qu’un pas ? Et qu'y-a-t-il finalement de plus grand ? La promenade ou la Longue marche, toutes les deux s'inscrivent dans une histoire, la sienne propre, dans un rapport à soi, mais aussi comme moment de l'altérité voire dans la participation au mouvement de la Raison dans l'Histoire.
D'un point de vue empirique, la marche se caractérise par la répétition. La répétition du pas est de manière paradoxale un remède à l’ennui. Je m’ennuie parce que je ne sais pas quoi faire. Celui qui marche ne s’ennuie pas, il est en mouvement. Marcher est un moyen de combattre l’ennui parce que c’est une fin en soi, on marche pour marcher sans but et chacun fera l’expérience que l’on ne s’ennuie plus dès qu’on marche. Marcher détruit une pensée obsédante ou stérile et rend la liberté à l’esprit qui du coup devient disponible pour accueillir la nouveauté afin d’engager un (re) commencement. Je marche, je pense, je suis. La marche est irrégulière dans la régularité, elle n’imite pas vraiment le mécanisme du métronome, même si elle se caractérise par la monotonie. Si l’on observe le pas, il est pourtant irrégulier, libre de se dérouter, de se jouer du métronome. Le marcheur s’affranchit de la répétition du pas en acceptant pourtant de recommencer à l’infini un même mouvement toujours autre. La marche reste finalement proche de la danse avec un principe d’identité et de différenciation. Une danse qui singularise chacun d’entre nous, c’est un signe de reconnaissance, on reconnaît quelqu’un à sa façon de marcher, son allure, sa démarche (voir la vidéo ci-dessous de nos Britanniques cintrés préférés). L'observation esthétique du marcheur, de la démarche, de son chaloupé, de sa force, sa maladresse ou de sa pesanteur dit beaucoup de notre manière d'être. A l'inverse la marche "au pas" comme celle des mannequins qui défilent sur un podium gomme ce singulier. C’est le défilé militaire. Au contraire, le pas de danse devient jumeau de la musique, il défie les lois de la gravité, la danse est la musique du pas, chaque démarche ramène à sa propre danse. L’homme se définit comme "être marchant" parce qu’il danse. Esprit de pesanteur contre esprit de légèreté, esprit tout court, la danse est la pensée en marche (1). 
La régularité de la marche peut s'apprécier comme une patiente construction de son édifice personnel. Le pas à pas prudent de la réflexion recoupe une définition de la philosophie qui indique mouvement et progrès, celui qui marche... avance. Rien ne vient troubler ainsi la régularité de la marche kantienne ni le progrès et le cours de sa pensée. L'exemple de la promenade quotidienne de Kant est finalement une récréation de l'esprit, une sorte de suspension du moi social, de retour au Sujet. Je ne suis plus troublé par l’extérieur qui pourtant m’accompagne toujours. Je suis par contre à son contact et sans rapport de domination, sans subir la contrainte du temps social où je dois faire quelque chose où j'ai l’obligation de paraître. Je marche régulièrement et m’offre la possibilité de me sentir libre. Cet effort et ce geste répétés, peuvent se comparer à l'exercice antique de la philosophie où quand Sénèque, par exemple, indique à Lucilius de n'apprendre que quelques maximes pour les approfondir chaque jour. Cette discipline de la marche permet alors de profiter davantage du parcours accompli. « La discipline, c’est l’impossible conquis par la répétition obstinée du possible », écrit Frédéric Gros (2).
Le destin du marcheur est qu'une fois qu'il est parti, il n’a plus d’autre choix que d’arriver, de terminer quelque chose, son chemin. On peut éprouver un éternel regret quand on fait demi tour quand on arrête une marche, et, au contraire, une grande satisfaction de consentir à la nécessité car je comprends ce qui m’arrive, je deviens maître de l’inéluctable, on ne me porte plus, je suis porté (3). Il n’y a pas d’autre moyen, il faut avancer, c’est la volonté qui décide d’embrasser ce que je fais, de devenir par la monotonie, la régularité, un destin. Je ne peux être autre chose que ce que je suis, la marche me fait prendre conscience de cela, elle mesure ma volonté et aussi mon pouvoir, ma capacité, mes facultés. Elle augmente mon possible et je marche 5 km alors que j’aurais pensé ne jamais pouvoir en faire un seul. On peut, à la manière du pas de l'éléphant d'Hannibal, traverser les Alpes comme cela.

(1) "Je ne croirais qu'en un dieu qui s'entendrait à danser. Et lorsque je vis mon diable, je le trouvai grave, minutieux, profond, solennel ; c'était l'esprit de pesanteur — par lui toutes choses tombent. On ne tue pas par la colère, mais on tue par le rire. Allons, tuons l'esprit de pesanteur !" (Nietzsche - Ainsi parlait Zarathoustra - Lire et écrire).
(2) Marcher, une philosophie (Flammarion).
(3) "Le destin guide celui qui l'accepte, il traîne celui qui le refuse" (Sénèque - Lettres à Lucilius).


mercredi 3 juillet 2013

Et ça marche !

Notre prochaine rencontre aura lieu le samedi 13 juillet à 15 h au Pichet. Nous parlerons de la marche au moment où se déroule la marche des chômeurs et précaires. Les philosophes sont de grands marcheurs depuis les péripatéticiens (ceux qui marchent) jusqu'à Henry David Thoreau ("De la marche"). La marche a ainsi toujours fait bon ménage avec la pensée, comme si le corps servait de médiateur à la libération de l'esprit. Mouvement naturel et propre à l'homme, celui qui marche est un homme debout capable d'entreprendre à la fois un dialogue intérieur et extérieur au contact de ces deux dimensions. "La marche est une lecture qui prélude à la compréhension inépuisable de soi", écrit Thierry Gillybœuf commentant Thoreau.
A travers l'exercice quotidien de Kant, la promenade rêveuse de Rousseau et celle, proche de la sauvagerie, de Thoreau, nous traverserons, les pieds dans la tête, les enjeux philosophiques de la marche. Marcher pour revendiquer, pour conquérir le pouvoir, pour faire l'Histoire, pour se retrouver, s'évader..., l'homme est un être marchant (1) conséquence du "malheur" qu'il ne peut tenir en place (2). Au travers de la marche du Sel de Gandhi mais aussi des macabres marches de la mort des nazis, le simple fait de marcher peut prendre des dimensions hautement symboliques. La marche est ainsi à la fois moyen et fin d'une action morale et politique. Elle est aussi cheminement, dans tous les sens du terme, pour apprendre à se connaître rejoignant le principe delphique (gnôthi seauton, connais-toi toi-même) qui inaugure la dé-marche philosophique.

(1) Gassendi répondra au cogito ergo sum de Descartes son ambulo ergo sum...

(2) "... j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre", écrit Pascal (Pensées - 139). Au contraire de l'agitation que dénonce Pascal, la marche est une mobilité dans l'immobilité, dans la monotonie. De ce malheur, celui qui marche peut saisir ce qui le ramène à soi et trouver dans son pas à pas régulier, permanent et infini, le bonheur de s'appartenir.

dimanche 2 juin 2013

Le berceau de l'illusion

Que dire pour justifier la philosophie ? Il y a sans doute un éclairage intéressant sous l'angle de l'illusion. Posons pour principe premier que ce qui me procure de la joie ou de la tristesse est une cause extérieure, c'est-à-dire quelque chose qui n'est pas en nous. Ainsi je suis joyeux à l'idée de faire ceci ou cela ou triste à cause de la pensée que j'aurai sur ceci ou cela. Il y a ainsi comme une forme d'abstraction toujours présente dans la relation au monde extérieur. Je ne suis jamais au contact de la chose en elle-même mais seulement de ce qu'elle paraît être et de l'opinion que je me fais sur celle-ci. Souvent nous pensons que ce sont les choses de ce monde hors de nous-même qui nous rendent heureux ou malheureux. L'illusion (illudere : ce qui se joue de nous) réside ici à penser que nous tenons pour vrai ce qui en fait n'est que l'apparence du vrai. Pour reprendre le mot d'Epictète, "Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, c'est l'opinion qu'ils s'en font" (Manuel - V).
Notre petite philosophie du jour consistera d'abord à comprendre que nous sommes aussi des machines à fabriquer de la douleur et qu'il y a une incompréhension totale face à la souffrance dès lors que l'on n'en saisit pas la cause. La relation du monde extérieur ne tient qu'à nous mais à la condition de connaître la nature de celui-ci. La vie est d'abord produite par le monde extérieur auquel on ne peut pas se soustraire mais ce monde ne nous dira seulement que le réel que lui-même produit et jamais l'opinion que j'ai sur lui. La tache de la philosophie, comme méthode, permettra à celui qui en emprunte le chemin, de se détacher ainsi de cette illusion, celle de prendre pour vrai la seule croyance que j'ai dans ce que je sens et re-ssens.
Car la pensée est la cause du malheur et du bonheur de l'être humain. Nous sommes embarrassés par notre pensée et il ne s'agit pas de s'en débarrasser mais de la régler. Le poids de la douleur moral est ainsi le fruit de multiples combats d'opinions et de pensées qui ont vaincu d'autres opinions et pensées que je tenais pour vrai. Ce monde patiemment construit autour d'une illusion s'écroule. D'où la naissance du regret qui ne regrette que les actes commis et jamais la volonté, qui elle veut encore et vous indique précisément ce que vous êtes sans que bien souvent nous en ayons conscience ou alors en ayant fini par prendre pour vrai ce que nous avons montré et que nous ne sommes pourtant pas. Les choses adviennent ainsi de la même manière ; toujours ce que je suis est et sera là, je deviens grâce à ce re-venir, à la manière de l'Eternel retour. La grande duperie du bonheur et d'avoir suivi une opinion, dont l'illusion indiquait le vrai alors que je ne recherchais qu'une joie éphémère reposant sur une apparence sensible d'un objet extérieur.
"Car nous ne mettons jamais tant d'art à mentir et à flagorner que quand il s'agit de nous duper nous-mêmes", résume Schopenhauer (MCVR - La volonté s'affirme puis se nie). Je ne découvrirai l'illusion que lorsque j'aurai fait correspondre la connaissance de ce que je suis après avoir détruit l'opinion, bonne ou mauvaise, que je me fais de moi-même. L'estime de soi par exemple est rarement juste, nous ne sommes guère capable de nous accorder une valeur, elle est souvent au-dessus ou en dessous de la vérité. D'où la naissance du remords, qui ajoute au regret l'idée de ne pas avoir fait correspondre l'acte en question avec ce que je suis. Je me suis montré plus méchant que je ne suis, plus aimable que je ne suis, plus sensible, plus égoïste, plus bête etc. Le rapport de séduction avec le monde extérieur produit l'illusion de me montrer pour plaire, convaincre ou dominer en ignorant la chaîne des causes qui conduit à savoir ce que l'on veut. Nous souffrons paradoxalement d'un manque d'égoïsme qui nous met en porte-à-faux avec des formes de convention, une coutume, une habitude, un conformisme nous obligeant à nous montrer tel que nous ne sommes pas.
Au moins la philosophie permet de remettre en question quelque chose du monde extérieur dès lors que ce dernier apparaît d'abord comme le fruit de l'opinion dominante, tout en ayant conscience que le préjugé issu de cette épiphanie est d'autant plus difficile à cerner qu'il peut parfois être vrai. Le travail du négatif alors devient salutaire pour tirer "peu à peu l'œil de l'âme de la fange grossière où il est plongé" (Platon - République VII). L'apparence n'est pas nécessairement trompeuse et peut au contraire enfanter de forts bons moments où, glissant à la surface des choses, il nous viendrait à l'esprit de plonger dans le profond et le sérieux pour fidéliser nos intuitions. C'est le petit bonheur de l'illusion perdue.

dimanche 19 mai 2013

Café philo sur l'illusion le samedi 1er juin

Un nouveau rendez-vous est proposé le samedi 1er juin à 15 h pour savoir si l'on peut vivre sans illusion. L'illusion est-elle une erreur du jugement ? L'apparence, la dissimulation, le vrai du faux... a-t-on conscience de nos illusions ? Religion, amour, sensation, travail, politique, argent..., l'illusion fait son nid tout au long de notre vie. Venez la débusquer au Pichet le samedi 1er juin !


"..., tant les femmes ont tendance à croire ce qui leur donne de la joie"
(Tacite - Annales, XIV - 4).
Peu importe le contenu pourvu qu'on ait l'ivresse... Dès lors qu'un peu de joie vient bénir notre quotidien nous serions prêts à croire et faire n'importe quoi. L'un des aspects de l'illusion est ainsi de servir de soutien à l'idée du bonheur. Nous avons d'abord un sentiment du bonheur provoqué par une idée précise de celui-ci sans qu'il ne soit authentiquement avéré. Nous aimons d'abord l'idée que le bonheur est possible et que nous désirons l'atteindre. Nous rendons aimable ce que nous avons décidé de rendre aimable. La critique du finalisme repose ainsi sur l'idée que l'on croit poursuivre une fin parce qu'elle le vaut, alors qu'elle le vaut seulement parce que nous la poursuivons. L'illusion ne serait alors qu'une "vérité déguisée du désir". Voilà une première illusion qui s'envole.
Pour autant, l'illusion paraît fondamentale car tout en masquant le vrai, elle indique cependant sa présence. En ce qui concerne par exemple l'illusion d'optique, on peut affirmer que la petitesse de la lune rend toutefois compte qu'il existe bel et bien une lune. Nous verrons la théorie de l'apparence chez Hegel, la mystification chez Marx et l'erreur chez Descartes..., autant d'approches de l'illusion qui depuis Platon (voir l'allégorie de la caverne dans la République) secouent le questionnement philosophique.

dimanche 12 mai 2013

L'ignorance ne s'apprend pas

Un élu me demandait récemment si les "réunions philosophiques" avaient toujours lieu. Je lui fis part de la prochaine sur le thème de "l'illusion". Surpris, il ne voyait pas bien comment on pouvait discuter sur un sujet pareil. Puis tout interrogatif, il me demanda, "mais à quoi ça sert la philosophie ?" Je lui répondis, "à rien" comme à peu près tout ce qui constitue la Vie de l'existence. A quoi sert la musique en effet ? Et l'histoire, l'amitié, le football, les enfants, la peinture, la cuisine, la sexualité, faire un blog, voyager, se promener, la littérature, les mathématiques... ben oui au fait à quoi ça sert tout ça ? A rien, on peut tout à fait s'en passer. On peut même se passer d'être élu, la plupart des gens ne sont pas des élus après tout. Pour qui veut connaître la portée du nihilisme, il suffit de poser la question en ces termes. A quoi sert ceci ou cela ? La plupart du temps on s'aperçoit que cela ne sert à rien. Et pourtant tout le monde court après ce rien. A croire que la fiction de l'utile, à l’œuvre dans nos sociétés, est ce qui a fait prospérer ce nouveau nihilisme.
N'est considéré utile que ce qui est vraiment inutile aujourd'hui, comme de consommer ce dont on n'a pas besoin, étendre la rente, c'est-à-dire l'accumulation du rien ou encore ce que l'on peut quantifier en termes d'objectifs et de résultats. La notion de l'utile est tout à fait renversante car elle ouvre le champ à deux phénomènes modernes, le relativisme et la haine de la Raison. Si tout se vaut il est inutile de chercher à comprendre, il n'y a ni vérité, ni chemin pour y parvenir, ce cheminement n'est autre que celui de la pensée, l'exercice philosophique fondé sur la méthode.
Relisant Bouvard et Pécuchet, nos deux sympathiques héros, au fond leur bêtise n'enlève rien à leur bonté, agissent ainsi dès qu'ils se confrontent aux solutions afin d'améliorer la condition du genre humain. Ils veulent se rendre utile en se servant de toute la science de leur temps. Sans méthode, ils n'arrivent jamais à rien, se désespèrent de la Raison pour finalement condamner tout savoir à l'inutile. Monsieur l'élu, ne lisez rien, ne pensez pas, n'interrogez pas, soyez sûr que vos électeurs auront toujours une préférence pour les maîtres d'ignorance. Si elle ne s'apprend pas, l'ignorance possède en effet une certaine utilité pour qui veut, à des fins de conservation, ne jamais la dépasser.

lundi 18 mars 2013

Café philo : L'histoire dit-elle la vérité ? Samedi 23 mars

L'histoire semble une évidence, plus encore une vérité. Ce qui a été dit, écrit, rapporté serait nécessairement vrai et nul ne contestera qu'une date de bataille, de révolution ou de couronnement ne puisse avoir réellement eu lieu. Mais l'histoire n'est-elle qu'une succession "bariolée" d'événements ? Comment l'histoire peut-elle produire du sens ? En distinguant le fait de la valeur que l'on accorde à ce fait, déjà on s'aperçoit que l'idéologie d'une époque n'est jamais très éloignée des débats historiques. Sur quels fondements peut-on s'assurer que l'histoire n'est pas seulement un point de vue sur les événements mais "l'enquête", la recherche, l'exploration dont Hérodote se réclamait déjà ?
L'histoire peut-elle être objective sur une simple base matérialiste ? Café philo sur "L'histoire dit-elle la vérité ?" au Pichet, rue Barbaux à Saint-Dizier samedi 23 mars à 15 h. Entrée libre.

vendredi 1 mars 2013

Colère du sage

Pour reprendre un échange de notre discussion sur la Colère, qui était de savoir si l'expression "La colère est mauvaise conseillère" est juste, je crois que l'on fait porter à la colère des choses qui ne lui correspondent pas vraiment. La colère ne conseille en effet rien du tout parce qu’elle n'a pas pour fonction de conseiller. Elle n'est qu'un moyen de mettre en mouvement pour agir (1). Soit elle est bornée par la Raison qui elle conseille soit elle est pathos c'est-à-dire une passivité qui tourne à vide. La colère pourrait être l'outil du soldat de la cité de Platon, elle est une puissance qui donne le courage alors que, dans la République platonicienne, le sommet de l'âme demeure tenu fermement par la Raison. C'est cette dernière qui légifère, décide, conseille. Découpée en vertu (tempérance, courage, justice et prudence), la République de l'âme platonicienne ferait place à la colère, moteur du courage, mais en ne lui laissant qu'une place d'auxiliaire et comme énergie naturelle nécessaire à l'action. La colère se situe dans le siège des émotions le thumos et livre aussi son combat contre le désir de punir, la vengeance. Il y aurait donc une colère capable d'agir contre la... colère et ses emportements. "La colère quelquefois fait la guerre au désir comme un élément différent à un élément différent" (République - IV). Je te conseille de te mettre en colère et je te conseille d'arrêter de te mettre en colère. Exercice de haute lutte autant que de haute sagesse.
(1) « La colère est nécessaire ; sans elle on ne peut venir à bout de rien ; il faut qu’elle remplisse l’âme et enflamme les cœurs ; on doit l’utiliser non comme chef, mais comme camarade de combat » (Aristote-De l’âme).

lundi 18 février 2013

Café philo sur la Colère

Le samedi 23 février à 15 h au Pichet, rue Barbaux à Saint-Dizier, la Mas et L'entre-tenir présentent un café-philo sur la Colère. Elle est l'un des sept péchés capitaux, pourtant elle n'a pas toujours été perçue de manière négative. La colère ouvre ainsi la culture européenne en étant le premier mot prononcé par Homère dans l'Iliade. D'Achille le furieux jusqu'à Peter Sloterdijk (1), nous nous demanderons s'il existe une colère juste, si la colère est une passion ou un outil de la raison, s'il faut l'exprimer..., en distinguant ses causes et ses effets. De l'outrage à la vengeance, un homme en colère demande-t-il justice ou se soulage-t-il de ses propres maux ? 
(1) Colère et temps- Pluriel

dimanche 10 février 2013

Du vrai Temps

Le temps du café-philo est assez étrange. A peine les échanges terminés que l'on ne sait déjà plus de quoi on a bien pu parler avec cette impression d'avoir dit peu de choses parce que le fil est aussi dense que décousu. Et puis petit à petit la mémoire revient. Finalement beaucoup de choses ont été dites sur le Temps. Mais pour n'en retenir qu'une, ce serait celle tout d'abord de la domination du temps de la conscience sur celui du temps scientifique. C'est-à-dire la subjectivité du temps selon différentes expériences que chacun peut faire contre l'objectivité d'un temps fondé sur le calcul ou l'hypothèse. Les deux ne sont pas réellement opposés et nous avons vu par exemple que le calendrier pouvait être à la fois la conjonction du temps scientifique, du temps social et du temps de la conscience.
Dans ce temps de la conscience, il y a le temps de la madeleine, celui du Temps retrouvé de Proust. Un temps à l'état pur qui conjugue le passé et le présent ou plus exactement le présent avec un passé-présent. Le temps ne se mesure pas ainsi d'un point A à un point B. Tel événement n'est pas distant de tant d'années par rapport à mon présent. Le travail de la mémoire involontaire, car le phénomène de la madeleine ne peut être effectif que s'il n'est pas recherché, consiste à retrouver l'être complet qui a vécu un moment passé dans le même instant qu'il vit le souvenir de ce moment. Le bonheur de la madeleine plongé dans la tasse de thé ne pourra être un vrai bonheur que s'il s'est éloigné de la mémoire de l'instant où il se produit.
C'est comme si nous passions toujours à côté de la profondeur du bonheur lorsqu'il est présent alors que nous le retrouvons toujours de manière complète, à la fois par sa perception et sa compréhension, c'est-à-dire totalement, quand, au présent, il nous est possible de fondre le passé dans cette tasse de thé... Nous ne le saisissons toujours qu'après coup lorsque nous avons suffisamment mis de distance entre ses deux instants de manière à ce que le premier soit totalement oublié comme pour mieux dégager un espace fécond pour la mémoire qui elle va pouvoir s'emparer de la totalité du vécu dans le mouvement de cette nouvelle expérience. Ainsi le bonheur est toujours neuf à condition qu'il soit fait avec du vieux.

lundi 7 janvier 2013

Café philo du samedi 12 janvier : années courtes, heures longues

Comment peut-on faire des années aussi courtes avec des journées aussi longues ? Cette question de Vladimir Jankélévitch sera au centre de notre discussion sur le Temps le samedi 12 janvier à 15 h au Pichet. La longueur des années passées disparaîtrait alors que la journée que je vis aujourd'hui serait d'une longueur bien réelle. Une seule journée serait-elle plus longue que plusieurs siècles ? Et si ramener le présent à lui-même, de façon à le rendre immobile, sans mouvement, ne le confondait pas avec l'éternité... Un Carpe Diem en quelque sorte où passé et futur se réfugient dans le seul présent.

samedi 29 décembre 2012

Le philosophe chien

Le dernier café philo a fait l'objet d'échanges passionnés. Le sujet s'y prêtait avec une approche de l'animalité confrontée à l'humanité pour savoir si l'homme est un animal "comme" les autres. A partir de Darwin et du droit animal, la discussion a balayé un large éventail de problématiques à la fois politique, morale et anthropologique. Les vues morales ont souvent émergé notamment lorsqu'il s'agissait de faire des comparaisons entre l'homme et l'animal. Au final, une partie des considérations s'est portée sur une supposée essence "mauvaise" de l'être humain. Ce qui fera sans aucun doute l'objet d'une prochaine discussion. Les exemples n'ont pas manqué de mettre en parallèle l'homme et l'animal souvent en les opposant ou au contraire en mettant en avant une règle d'indifférenciation, le couple nature/culture n'étant jamais très loin. L'animal reste avant tout un miroir dans lequel l'homme se contemple pour savoir ce qu'il est, à la manière d’Œdipe à qui le Sphynx livra l'unique énigme capable de soulager les malheurs de Thèbes.
S'il y a bien une philosophie qui a pris pour modèle l'animal, c'est l'école cynique. Les "philosophes chiens" ont dénoncé de manière radicale l'ordre social et politique, les conventions d'usage, la stupidité de la coutume, pour épouser un naturalisme propre à renverser les valeurs de leur temps. La postérité cynique s'est établie jusque dans notre modernité où le terme est devenu péjoratif mais non dénué de sens selon les enseignements énoncés et plus encore vécus par Diogène de Sinope il y a 2 400 ans (1). Le véritable mobile de la doctrine cynique est un effeuillage ingénieux et subversif de l'homme social pour mieux éclairer, à l'aide d'une "lanterne", l'homme dans son état naturel. Et, au plus près de la nature, il y a le chien. L'animal cynique se débarrasse de toute morale pour établir des principes de vie, donc une autre morale ce que le cynique moderne récuse, dont le but est le bonheur humain. Le modèle du chien servira à aboyer, mordre et ôter toute culpabilisation du philosophe en société. Diogène assure qu'en tout homme sommeille un chien, un animal, qui est le gage de son bonheur mais que les conventions sociales, ces grandes magiciennes de fausses valeurs, rendent malheureux. Ce "Socrate devenu fou" selon Platon est à la fois le plus humain des animaux et le plus animal des humains. A la question "L'homme est-il un animal comme les autres ?", le cynique aurait très certainement répondu "si seulement" en ajoutant "combien se croient des hommes alors qu'ils ne méritent d'aucun animal ?"

(1) Critique de la raison cynique de Peter Sloterdijk (Bourgois).

samedi 8 décembre 2012

Atelier philo samedi 15 décembre : L'homme est-il un animal comme les autres ?

Le samedi 15 décembre la Mas (Maison pour un accueil solidaire) et L'entre-tenir proposent une rencontre autour des "Animaux" à 15 h au bar le Pichet, rue Barbaux à Saint-Dizier. Où nous parlerons de cet étrange animal qu'est l'homme, à moins que nous ne parlions de cet étrange homme qu'est l'animal. Où nous croiserons Charles Darwin, Claude Lévi-Strauss, Martha Nussbaum, un poisson, un chameau, une araignée... Mais aussi Esope et Jean de La Fontaine et davantage encore le premier animal en divine compagnie. Où il sera question d'instinct, de raison, de cruauté, de culture, d'innocence et de pitié. Drôles de bêtes au Pichet !

"La puissance des mouches: elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d'agir, mangent notre corps." (Blaise Pascal - Pensées).

vendredi 23 novembre 2012

Séance de rattrapage sur le Désir

La Mas (Maison pour un accueil solidaire) et L'entre-tenir proposent des ateliers philo une fois par mois au Pichet à Saint-Dizier. Nous avons démarré la saison avec trois discussions sur le Désir. La notion a été choisie par les participants, le désir revenant souvent dans les échanges. Le troisième volet (Désir et Liberté) est développé dans le post suivant.
Petits topos sur le Désir à télécharger !

samedi 17 novembre 2012

Désir et liberté : Sommes-nous prisonniers de notre désir ?

Extrait des discussions sur Désir et Liberté du samedi 3 novembre au Pichet. En présence d'une vingtaine de personnes, un échange qui aura duré près de trois heures !

Le désir entretient un rapport ambigu avec la liberté. Il semble a priori que le désir et la liberté s’opposent. En effet lorsque je désire quelque chose, je mets entre parenthèse ma liberté car l’objet de mon désir me détermine à agir en fonction seulement d’une fin à atteindre pour satisfaire mon désir. Le motif de mon action est donc le désir et non un acte libre de ma volonté. Mais d’autre part, je suis également libre de me déterminer par rapport à mon désir en m‘y opposant ou alors en consentant volontairement (pléonasme) à suivre la course de mon désir. Est-on ainsi libre quand nous désirons ? Possédons-nous un libre arbitre qui permet de choisir ce que nous désirons ? Le désir est-il plus fort que la liberté ? La liberté consiste-t-elle à suivre ses désirs ?

1 - Pulsion et représentation
Dès l’origine, un désir se constitue d’abord par une représentation. Je n’ai dans un premier temps pas de désir mais une simple pulsion qui est motivée par la représentation à partir d’une excitation corporelle (Freud, la pulsion est à la limite du psychique et du somatique), l’image d’un objet saisi par les sens, qu’il soit nouveau ou déjà emmagasiné dans ma mémoire. Sans représentation causée par un objet, le processus du désir ne peut pas s’effectuer car je suis dans l’ignorance qu’un tel objet puisse exister. C’est également une distinction que l’on peut faire avec le besoin qui lui ne se nourrit pas de représentation mais d’un mécanisme physique naturel et corporel. Dès lors, le désir se construit soit par l’imagination qui offre à la conscience le matériau sur lequel il va se poser pour s’en saisir soit par un mouvement de la pensée qui portera un jugement sur la représentation pour l’analyser, le critiquer, l’approuver ou le refuser. Pour Spinoza, le désir et l’appétit sont synonymes à la différence près que le désir est un appétit conscient de lui-même donc subjectif. La conscience représente l’appétit et je peux ainsi m’auto saisir en quelque sorte de ma pulsion et dès que cette opération s’effectue, je me mets à désirer dans un mouvement immédiat et quasi spontané. Le désir est en cela propre à l’être humain et ce qui le constitue car il ne peut échapper à cette faculté de représentation qu’elle soit riche ou pauvre (esthétique), stupide ou intelligente (critique), juste ou injuste (éthique).
On comprend maintenant où peut se placer, dans un premier temps, la liberté. Elle accorde au désir la possibilité d’atteindre son objet ou lui refuse son développement, son accomplissement, par un jugement rationnel. Soit nous pouvons penser que la liberté consiste à accomplir ce que je veux c’est-à-dire ce que je désire, soit elle consiste à d’abord examiner la nature de mes désirs afin de leur accorder ou non mon assentiment. Ici s’oppose deux conceptions de la liberté. La première repose sur une affirmation qui consiste à dire je suis ce que mon désir me fait être et mon désir n’est rien d’autre que ce que je suis, ainsi je suis libre de désirer car il y a un principe d’identité entre désir et liberté. La seconde postule l’idée d’une liberté qui opère un choix donc une maîtrise et un contrôle de mes désirs. Pour en revenir au rôle de la représentation et le faire correspondre avec cette première idée de la liberté en accord avec le désir, on peut s’appuyer sur une notion développée par les Grecs, la « représentation cataleptique ». La représentation cataleptique est une représentation qui s’accorde avec ma nature car elle dit le vrai et provoque instantanément l’assentiment, l’adhésion rationnelle pour me faire agir. C’est une représentation compréhensive qui est conforme à ce qui est (kataleptikos : apte à saisir), elle marque l’évidence contrairement au fantasme qui n’a rien d’aussi clair car il ne trouve pas de prise dans le monde réel, l’imagination étant une attraction vide. Le désir, dans le sens où il n’est borné par rien d’autre que par lui-même, ni par le jugement, ni par la volonté, est cette puissance qui me fait être ce que je suis appelé à devenir. C’est par exemple la grande affirmation de Nietzsche, deviens ce que tu es, et la liberté consiste alors non pas à faire ce que je veux mais à me composer avec ce que je suis. Pour cela il est donc essentiel de ne pas se tromper sur la nature de mon désir.
Mais le désir est-il aussi « évident » que cela et les représentations sont-elles toujours aussi compréhensibles que cela ? La représentation cataleptique peut être comprise comme le commencement de ce qui initie la pensée et pas simplement comme un pur donné sans prolongement intellectuel et discernement du vrai et du faux. Si elle se réduisait à cela nous ne pourrions pas comprendre la complexité du monde et nous tromper à mesure que nous constatons que les situations peuvent rendre certaines évidences trompeuses. C’est pourquoi les Grecs ont aussi tellement insisté sur la notion de « nécessité ». Pour faire retour sur la doctrine épicurienne, la distinction entre les désirs naturels et nécessaires s’inscrit dans cette idée de ne pas se soumettre à l’esclavage des désirs vains mais de rechercher le plaisir, qui est le principe unificateur de la vie, en ce qu’il est capable de nous procurer le plus grand bonheur possible (vision négative du bonheur, ne pas craindre, ne pas souffrir). Il ne s’agit pas de tomber dans l’excès de plaisir qui se transforme en douleur ni dans un refus systématique de tout plaisir. La liberté épicurienne consistera à opter parmi nos désirs pour ce qui est le plus utile afin d’obtenir un plus grand bien : ce sont les plaisirs naturels et nécessaires selon l’idée que tout ce qui est naturel s’obtient facilement ; au contraire le désir vain remet en cause notre liberté car il est impossible à satisfaire et donc nous rend prisonnier d’une course sans fin. La notion de liberté est davantage affirmée dans la doctrine stoïcienne qui fait du désir et de son contrôle et plus encore de sa suppression la condition de la liberté et du bonheur humain. Pour un stoïcien il s’agit davantage de comprendre qu’un certain nombre de causes extérieures ne dépendent pas de nous et que seul dépend de nous le jugement que nous leur portons. Celles qui sont bonnes pour nous il faut les rechercher et fuir celles qui ne sont pas bonnes mais il faut être indifférent à celles qui ne dépendent pas de nous. La liberté qui se dessine est une liberté efficiente qui repose sur cette compréhension mais aussi une liberté de vouloir que les choses arrivent parce qu’elles devaient arriver. C’est la figure du Destin qui est ici convoquée. Le Destin n’accable et ne traîne que ceux qui le refusent, il porte ceux qui l’acceptent (« Vivre en accord avec l’expérience de ce qui arrive par nature » Chrysippe). Les stoïciens tentent ainsi d’accorder liberté morale et la loi inflexible de la nécessité en privilégiant la volonté sur le désir avec cette idée de vouloir avec.

2 – Du désir à la liberté
De manière encore plus radicale on peut opposer deux idées philosophiques. L’une nie toute liberté à l’être humain et l’autre la rend possible voire même la font précéder avant toute essence (Sartre : l’existence précède l’essence). C’est peut-être Spinoza et à sa suite Schopenhauer, Nietzsche, Marx et Freud qui le premier a démoli la théorie du libre arbitre établie notamment par Saint-Augustin et par Descartes qui reprend à son compte une bonne partie du stoïcisme. Que dit Spinoza sur le libre arbitre ?
Prenons l’exemple du fumeur qui veut arrêter de fumer et qui n’arrête jamais. Que lui manque-t-il ? Il a le désir d’arrêter de fumer et même la volonté, alors pourquoi n’arrête-t-il pas de fumer, repoussant toujours au lendemain l’acte d’arrêter de fumer car il a pris une décision mais il n’agit pas. Pour Spinoza, s’il n’arrête pas de fumer c’est que la volonté n’est pas ce qui lui fera arrêter de fumer, il n’arrêtera de fumer que si toutes les circonstances, la grande chaîne des causes et des effets, lui sont favorables. Un peu comme si un marin comprend qu’il faut naviguer avec le vent, c’est bien le vent et tous les autres facteurs qui font avancer et dirigent son bateau, alors que celui qui veut naviguer contre le vent s’obstine à vouloir être libre et amoindri sa capacité à agir. L’illusion du libre arbitre consiste à confondre le désir et la volonté. Si certains vents m’amènent à tel endroit ce n’est pas grâce à ma volonté mais grâce au vent et à mon habileté à naviguer avec les vents. Cependant, nous croyons que nous sommes arrivés à destination parce que nous l’avons voulu. Spinoza indique que les hommes sont simplement conscients de leurs actions et jamais des causes qui les déterminent (Ethique II, prop. XXXV, scolie). Le désir nie ainsi toute liberté. Le libre arbitre est conditionné par nos désirs, si nous avons l’impression de vouloir c’est que nous avons d’abord un désir plus grand que rien ne vient obstruer, sans équivoque, limpide. Quand nous nous disons sans volonté, c’est que nos forces ne sont pas suffisamment rassemblées et quand nous sommes dans une forme d’indécision, c’est que nos désirs sont contradictoires. La volonté n’est donc pas ce qui nous détermine à agir, elle est une partie de notre caractère, certains sont plus ou moins volontaires, plus ou moins courageux, portés sur l’action ou sur la contemplation et leur désir est plus ou moins grands quand il s’agit d’agir. De là nous nous trompons sur ce que nous sommes dès lors que nous ne réussissons pas à agir en le mettant sur le compte d’un manque de volonté, nous n’apercevons pas finalement où se situent nos véritables forces. C’est en s’appliquant à connaître et à comprendre les causes qui déterminent à être et à agir que nous nous en libérons. L’homme libre pour Spinoza est celui qui accepte la nécessité de ce qu’il est et comprend pourquoi il agit de telle manière et pas de telle autre. Il accroit sa puissance d’être en usant de sa raison et en s’attachant à comprendre ce qu’il veut, bref, il connaît son vouloir et sa liberté d’action consiste à agencer les causes de son mouvement et à agir en conséquence.
Comment expliquer alors le choix, la décision ou la responsabilité ? Comment établir plus clairement encore une liberté primordiale qui serait en quelque sorte libre de vouloir et même produite par le désir ? C’est peut-être sur un plan politique que la liberté se pose de manière la plus cruciale. Si on peut tomber d’accord sur la somme des déterminismes qui appartiennent à la fois au désir et au caractère de chacun, il n’en va pas de même lorsque je dois choisir d’être ceci plutôt que cela dans une situation donnée, d’agir dans un contexte qui engage une responsabilité. Cette liberté n’est pas vraiment dénuée de désir mais elle repose sur un principe d’autonomie, c’est-à-dire qu’elle consiste à ne faire dépendre que de ma propre loi mes jugements et mes actes. Rousseau et Kant sont les théoriciens de la responsabilité qui est avant tout une philosophie pratique engagée dans le monde. Mais là où le désir, comme manque, fait une réapparition surprenante pour affirmer la liberté humaine, c’est dans l’idée sartrienne d’existence. En effet, « la liberté est précisément l’être qui se fait manque d’être » (L’être et le néant), donc néantisation et désir comme manque. Conscient de mon néant, de ce que je ne suis pas, je suis libre parce que précisément j’ai le désir d’être, le désir d’exister. Cette existence précède toute essence et « la liberté ne saurait surgir que comme être qui se fait désir d’être ». De ce que l’on n’est pas, le manque d’être, on conquiert sa liberté en devenant un être qui désire exister. Le néant, le rien, nous oblige à user de notre liberté. Nous sommes ainsi en quelque sorte condamnés à être libre, à faire des choix, y compris le choix de ne pas choisir. Quand je m’ennuie par exemple, c’est parce que je suis libre et que je ne sais pas quoi faire de ma liberté. Nous ne sommes jamais autant libres que quand nous sommes confrontés à des situations contraignantes, ainsi la vraie liberté ne s’exprimerait que lorsque finalement nous n’avons pas le choix ou plus le choix.

3 – Un désir passionné en toute liberté
A-t-on bien examiné la question du désir sous l’angle de la liberté ? Ce qui fait que nous nous sentons libres, c’est, nous l’avons vu, l’accomplissement de nos propres tendances à être et obtenir ce que je désire et qui correspondrait à ce que je suis. Dans un enchaînement où le désir serait le moteur de mon action, la liberté, ce que je veux librement, semble parfois stoppé par un déchaînement émotif, sur le mode du « c’est plus fort que moi ». On peut penser à la passion amoureuse mais aussi à toutes les formes de passions qui procurent soit de la joie ou de la tristesse. Est-on libre dès lors que nous avons l’impression de ne plus être nous-mêmes, de nous laisser déborder par un sentiment plus fort que nous ? La passion pour Kant relève de la faculté de désirer, elle rapporte le sujet à un objet en tant que sa faculté de désirer est déterminée par une représentation sensible. Quand la passion semble plus forte que moi, c’est que ma volonté n’est pas déterminée par ma raison mais par un seul motif sensible. Il existe pour Kant une faculté inférieure et supérieure de désirer. La passion n’est ainsi un frein à ma liberté que lorsque cette faculté inférieure de désirer ne permet pas de mobiliser toutes mes facultés notamment la volonté libre mise en mouvement par la raison. La passion est aussi un objet rationnel, réellement pratique, quand elle est cette faculté supérieure de désirer autorisée car examinée par la raison. La passion est dès lors une inclination en fonction de laquelle le sujet pense et agit, une règle de détermination de la conduite de l’individu. Je peux donner ainsi libre cours à ma passion en restant un sujet agissant et non seulement mu par une liberté que Kant qualifie de « liberté de tournebroche ».
La passion pourtant dans la plupart des cas ne nous fait plus rendre compte de ce que nous faisons (colère, jalousie, envie, hypocrisie, ambition etc.), le problème étant de savoir si les passions peuvent être finalement gouvernées. La liberté d’agir est-elle possible quand nous sommes soumis à la passion ? Ce serait finalement l’objet d’une autre réflexion de savoir là encore, tout comme pour le désir, si nous pouvons échapper à l’empire des passions et s’il faut, comme le sens commun semble l’affirmer, opposer systématiquement la passion à la raison.

Pour conclure, cette modeste enquête du rapport entretenu entre le désir et la liberté, on peut avancer l’idée que la liberté se situe dans un « savoir être » creusé par le désir. Ce que je suis est à la fois ce que je ne suis pas, cette connaissance permet de cheminer librement en acceptant cette part de non être que pointe le désir. Notre raison est suffisamment grande pour comprendre et distinguer désirs vains et désirs nécessaires. Elle peut également pousser le désir jusqu’à la passion et remettre en cause cette liberté d’action ou au contraire lui permettre de lever les obstacles. On perd tout quand on est esclave, y compris le désir de ne plus l’être, le grand désir de liberté reste ainsi fragile si l’on accepte une chose telle qu’elle est devenue au lieu de l’examiner telle qu’elle est.

Bibliographie :
Pierre Hadot : La citadelle intérieure (livre de poche) ; Epicure : Lettre à Ménécée (GF) ; Spinoza : Ethique (Folio – essais) : Jean-Paul Sartre L’Etre et le Néant (Gallimard – Tel) ; Kant : Anthropologie du point de vue pragmatique (GF-Flammarion) : Arthur Schopenhauer : Essai sur le libre arbitre (Payot).

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Café-philo à Saint-Dizier

Le Bragard primitif publiera désormais les informations relatives au café-philo organisé par la Maison pour un accueil solidaire (Mas) et L'Entre-tenir. Cet espace est ouvert à tous et se déroule au café Le Pichet, rue Barbaux à Saint-Dizier. Trois thèmes ont été déclinés jusqu'à présent : la citoyenneté, le travail et le désir.
A la base, il s'agit d'un projet monté avec la Mas pour permettre à chacun de découvrir une notion, de répondre à une question et de rendre accessible le savoir et la connaissance philosophique. Il ne s'agit pas d'un simple "bavardage" même s'il est parfois nécessaire d'en passer par là pour trouver une problématique. Chacun est libre de prendre la parole et de la passer, de s'abstenir de parler, d'écouter en ayant d'abord le souci de comprendre.
Ce blog permettra de poursuivre les échanges et les nombreuses questions, remarques, références..., qui ne manquent jamais de jaillir après coup. La prochaine rencontre aura lieu à 15 h le samedi 15 décembre et portera sur le thème des "Animaux". Bonne lecture !

dimanche 6 février 2011

Sur l'obéissance

"J'ai besoin d'obéir. Obéir et c'est tout. Manger, dormir, obéir".

(Jean-Paul Sartre - Les mains sales - III - scène IV)

Comment faut-il entendre ce "besoin d'obéir" ? Chez Sartre le problème se pose, dans sa pièce, chez un intellectuel. Mais on pourrait avancer qu'il en va de même pour tout homme, l'intellectuel n'ayant que la conscience de ce besoin ce qui le rend problématique face à des pensées qui entrent en conflit avec ce besoin d'obéissance. Manger, dormir et obéir..., deux fonctions du corps et une de l'esprit. On peut y distinguer ce qui relève de la nécessité et de la liberté humaine et admettre avec Sartre qu'obéir est tout autant un déterminisme à classer au niveau du corps sans jamais le rejoindre. Ce qu'il faudrait mettre en avant, c'est "obéir à quoi ?"

L'obéissance est la pente naturelle des adultes et non des enfants car elle est la longue et lente maturation de la raison qui oblige à rendre libre. C'est Kant qui dégagea le mieux ce principe. L'obéissance à la loi morale fait de l'homme un être libre. Le problème de la liberté passe par cette notion d'obéissance et d'ordre. Volontairement les hommes se mettent sous la coupe de la servitude. C'est très rarement une servitude morale capable de créer les conditions de l'autonomie mais bien plus souvent une servitude hétéronome, c'est-à-dire qui va le faire dépendre d'une cause extérieure.

La loi d'airain de l'obéissance ne s'applique pour autant que si nous avons bien à l'esprit, quoiqu'elle repose davantage sur un sentiment, un soupçon de la notion du juste et de l'injuste. Car on peut faire taire la révolte de la conscience morale, de l'indignation, bien facilement avec un prétexte rationnel qui sera en rapport avec l'utile ou l'intérêt. Ceci est le sommeil de la honte. Dans cette idée de nécessité de l'obéissance, il faut enfin remarquer que comme on peut manger n'importe quoi, on peut obéir n'importe comment. Alors, il ne s'agira pas de détruire ce besoin ou de lutter contre mais de le régler pour que l'obéissance devienne philosophie pratique.

lundi 27 décembre 2010

La politique est-elle la guerre ?


La guerre est-elle à l'origine de la politique ? C'est en tout cas ce que laisse entendre Michel Foucault dans "Surveiller et punir". Il faut tout de même faire preuve de prudence car, de la guerre, il s'agit essentiellement d'une application à la politique de mécanismes militaires définis sous la forme d'un modèle. La discipline est ainsi un héritage politique dans lequel le "militaire" prend entièrement sa place. Pour aller un peu plus loin, le champ de l'espace politique a mis en place des dispositifs pour maintenir la paix en employant des méthodes militaires (1). Prévenir la guerre au moyen donc de la guerre ou du moins de ses méthodes, tel est le ressort sur lequel nous sommes assis. Stratégie, tactique, habileté..., des armes héritées du champ militaire et employées pour faire tourner sur elle-même la société, comme l'enseignent les écoles de commerce ou comme, s'ennuyant sans doute des larmes des veuves, la guerre économique dévore un peu plus chaque jour les lois de la nature humaine.On ne résout pas ici la question de savoir si la politique est la continuation de la guerre par d'autres moyens (Clausewitz dit l'inverse), c'est-à-dire, qui de la poule ou de l'œuf a fait la poule (ou l'œuf), cependant Foucault pencherait plutôt pour la première version, sans précisément circonscrire la question de l'origine, mais en démontrant que la guerre accompagne la politique, dans la politique, pour maintenir ordre et discipline en temps de paix.Dans la lumineuse première partie du "Citoyen" et dans une préface où le verbe est taillé par des formules à la précision chirurgicale, Thomas Hobbes est bien décidé à nous terrifier. La guerre est l'origine du monde, comme Héraclite l'avait dit avant lui. L'état naturel de l'être humain est de se mettre dessus, de faire un monde où la guerre est le principal rapport pré-social, celui du tous contre tous. D'où la nécessité de l'Etat, d'où le pacte social et d'où, la paix qui en résulte uniquement par pure convention. Les remarques de Foucault deviennent ainsi plus éclairantes. Car ce vieux fond, furieux et bruyant, n'est jamais bien loin dans notre voisinage ce qui pourrait laisser à penser que la guerre, y compris dans la paix, commande à toutes les actions humaines. Au contraire, mais nous n'irons pas jusque là, les cartes sont pour le moins brouillées.Ce système de la guerre dans la paix imprègne tellement la politique qu'il serait hasardeux, voire tout à fait faux, de prendre le produit de l'Histoire pour la Vérité. N'est vrai que ce qui parvient à actualiser sa puissance. Or rien ne dit que cette puissance soit effectivement la guerre. C'est en tout cas ce que les penseurs du droit naturel, Hobbes y compris, ont bien mis en avant. L'homme ne veut pas la guerre mais il l'a fait, l'homme n'est pas mauvais mais il fait le mal (2), l'homme est bon mais ne parvient pas à l'être. La généalogie de la surveillance et de la punition de Michel Foucault s'arrête là où commencent les formidables et terriblement lucides descriptions de Hobbes. Si nous ne sommes plus dans le monde du philosophe anglais mais de plus en plus dans celui que décrit Foucault, il nous faut pourtant revenir à ces questions fondamentales pour inventer toujours la politique. L'enjeu est simple : éprouver ce divin dans l'homme qui a semble-t-il disparu de nos écrans et se trouve quelque part, tout près, à portée d'une main à laquelle il se dérobe.

(1) "Mais il ne faut pas oublier que la "politique" a été conçue comme la continuation sinon exactement et directement de la guerre, du moins du modèle militaire comme moyen fondamental pour prévenir le trouble civil" (Surveiller et punir - tel Gallimard, p. 197).

(2) On oublie souvent que la fameuse maxime que l'on attribue à Hobbes, mais qu'il reprend de Plaute (Asinaria), "L'homme est un loup pour l'homme" est précédée par : "Et certainement, il est également vrai, et qu'un homme est un dieu à un autre homme..." (Epître au comte de Devonshire). Spinoza reprendra aussi la formule à son compte (Ethique IV - prop. 35).

dimanche 21 mars 2010

Faiblesse du politique

A regarder les chiffres de l'abstention qui se suivent et se ressemblent à Saint-Dizier, notamment dans le quartier populaire du Vert-Bois, on est en droit de se demander si ce vaste problème a bien été clairement identifié par la classe politique. Le système de la représentation semble à bout de souffle surtout quand celui-ci reste à ce point déconnecté de la réalité sociale. La très large abstention peut avoir plusieurs causes. L'une d'entre elle serait que les problèmes économiques sont davantage ressentis par ceux qui les subissent. Et devant l'impuissance du monde politique à résoudre la crise économique, un sentiment de frustration empêche toute décision vers une sphère publique incapable de donner une place décente à chacun.
On pourrait ainsi renvoyer dos à dos les thèses libérales et marxistes qui consistent, même si elles sont antagonistes, a faire prévaloir l'économie sur le politique. Certes il est évident que d'abord il faut travailler pour subvenir aux besoins élémentaires et que ce travail, ou ce non travail en ce qui concerne le chômage, doit être organisé de façon à réguler le fonctionnement même de la société. Cependant, la limite d'un tel système est atteinte dès que les problèmes sociaux prennent le dessus et surtout dès que la politique n'est plus opérante pour les régler. La faiblesse du politique n'est pas due à une crise de la démocratie, elle est due à une non critique de l'économie politique telle que nous la vivons aujourd'hui. Ce que nous voyons apparaître c'est un système qui exprime l'idée qu'il y a des citoyens qui votent et des non citoyens qui ne votent plus. Ceux qui ne votent plus sont à présent des mineurs incapables de prendre une responsabilité et de s'éduquer. Ce discours simpliste tend à conforter l'idée non moins simpliste qu'il suffit de voter pour admettre que nous sommes en démocratie.
C'est aujourd'hui que nous avons le plus besoin des institutions pour renverser cette idée. Le fondement de la démocratie serait à examiner sous l'angle de l'autorité et du pouvoir, c'est-à-dire la puissance capable de rétablir l'égalité, dans et par lesquels chacun pourrait exprimer sa volonté. Autrement dit, la faiblesse du politique assure d'une chose, c'est que rien ne change au profit de cette inégalité. Retrouver cette passion toujours neuve pour la politique, c'est s'engager vers la démocratie. Notre société attend du politique quelque chose qu'elle ne peut lui donner parce que précisément elle n'est pas subordonnée à cette dimension. La faiblesse du politique ouvre les portes d'un univers despotique facilité par ce désintérêt du monde. Il y aura toujours de la politique sur ces débris mais elle sera mauvaise, cynique et dangereuse.

vendredi 12 mars 2010

Rencontre avec le philosophe Michel Terestchenko

Michel Terestchenko rencontrera ses lecteurs le mardi 16 mars à 17h30 à la librairie Larcelet.

"La sympathie dans la relation thérapeutique : la question de la bonne distance"

Michel Terestchenko évoquera la relation médecin-malade. La sympathie semble être le fondement de la relation ou tout du moins ce qui la rend possible en vue de sa réalisation. Quelle place alors accorder à la raison et au sentiment entre un médecin et un patient ? L'éthique n'est pas d'abord simplement une affaire d'application abstraite ou inconditionnelle de principes et de devoirs. Ce dont il s'agit, c'est leur application dans une situation particulière, contingente, en l'occurrence face à telle personne précise

Michel Terestchenko, maître de conférences de philosophie à l'université de Reims et à l'IEP d'Aix-en-Provence, est l'auteur de plusieurs ouvrages de philosophie politique et de philosophie morale (Amour et désespoir, Points-essais, Le Seuil, 2000 ; Un si fragile vernis d'humanité, banalité du mal, banalité du bien, rééd. La Découverte/Poche, 2007).

samedi 27 février 2010

Culte

Quand on examine la généalogie des quelques familles qui sont très influentes dans le département, on est frappé de constater que leur cercle est finalement assez restreint. Les mariages et les héritages se font seulement entre quelques uns avec pour souci de perpétuer quelque chose de celui qui est l'initiateur de la dynastie. Le poids des ancêtres est ainsi très présent dans ces familles et l'autorité est détenue par celui qui incarne le mieux la descendance, le tribut familial hérité d'une action que la coutume aura tôt fait de rendre mythologique. C'est ainsi que se crée un véritable culte, proche de la religion, autour du fondateur et de sa descendance. Pour que ce culte soit vivace, il faut à la fois que la croyance et la conviction se rejoignent dans un même élan.
La croyance et la conviction s'opposent sur une même chose : le doute. Celui qui croit doit toujours se battre avec le doute qui grignote sa croyance alors que le convaincu et surtout enfermé avec sa conviction. Le convaincu ne doit de se convaincre que lorsqu'il persuade à son tour. Le monde de la conviction est d'abord le monde politique alors que le monde de la croyance se débat avec l'irrationnel. Convaincre quelqu'un ce n'est pas le faire douter, c'est le convertir, le faire passer d'un état à un autre, d'une idée à une autre, sans même engager une critique mais en usant d'arguments crédibles qui transforment son opinion. Autrement dit un convaincu, une fois convaincu, devient un croyant de sa conviction. Mais un croyant sans véritable patrie, car au fond un croyant est toujours assoiffé de vérité et plus celle-ci se dérobe, plus la croyance devient la proie du doute tout en se renforçant par... la conviction et malgré le doute.
La croyance et la conviction ont ainsi un même objet, celui de posséder l'autorité ou d'en être le dépositaire. Un convaincu possède un pouvoir, celui de convaincre. Un croyant possède un autre pouvoir, celui de faire douter. Mais ces deux choses ne pourraient en faire qu'une seule quand il s'agit de maintenir l'autorité sur quelque chose. Celui qui fait autorité est celui en lequel on peut croire. Et quoi de plus proche de nous que ceux qui nous ont précédés, c'est-à-dire nos ancêtres. Ils ne peuvent nous mentir alors que souvent nous inventons pour eux des mensonges nous contentant de l'image pieuse que la mort, le temps et la distance fabriquent presque en dépit de nous. Cette vision de l'histoire les Romains l'ont pratiquée depuis que Brutus instaura la République. Héritier des Romains et beaucoup moins absorbé par cette idée de la fondation, notre monde semble aujourd'hui être à court de ces représentations par le double effet de l'avénement de la science et de la politique ou plutôt de leur échec respectif. Que croire ? Qui croire ?, ces questions rôdent et angoissent toujours dès que laissé à lui-même, l'homme ne sait plus quoi faire de lui et préfère ne plus y penser pour ne plus penser tout court.
L'ordre incontestable, immuable tel qu'il a pu un jour être défini, voilà ce qui anime le culte. La tradition a pour charge de saper toute critique ; tel qu'il en a toujours été, tel qu'il en sera demain, ces choses immuables rappellent les interrogations qu'il nous faut porter sur ce que peut bien être une hypothétique "nature humaine". Le culte entretient un rapport avec cela par le biais de la nature et plus encore de la culture. Le culte des ancêtres est ainsi une culture de ce qui doit être préservé comme la culture de la nature est un entretien de la terre. L'enjeu est de rendre habitable ce qui nous habite et de rendre nouveau ce qui fut un jour pour mieux le laisser sous la forme d'un don au temps qui héritera de nous. Tour à tour croyance et conviction maintiennent le monde comme la culture continue de l'entretenir. Celui qui fonde, et il peut être un révolutionnaire comme un père, un travailleur comme un artiste, fait son œuvre d'humanité quand il creuse un sillon pour accueillir un autre que lui et laisse un fil pendu à celui qui s'en saisira après lui. Ceci est le culte de l'étonnement, héritage propre au philosophe.

samedi 13 février 2010

Sur Marx (3)

"Le marxisme est l'ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx"
Michel Henry - Marx - Introduction.

Qu'entendons-nous par idéologie ? Le plus souvent, l'idéologie est une construction de l'esprit, de la conscience, qui laisse apparaître un monde idéal sans rapport avec le réel et se heurte avec lui pour rendre inapplicable cette construction. Cette "soeur du rêve" (1) n'est donc qu'une représentation de la réalité mais la tient hors d'elle comme une image ne peut agir sur son modèle. En aucun cas, la réalité à laquelle se voue l'idéologie n'est affectée par elle. Cependant, l'idéologie ne naît pas de rien. La racine qui la nourrit, et c'est peut être là la plus grande des confusions, est la pensée à partir de la vie et au final la vie elle-même entendue comme praxis. La conscience qui se forme une image de cet agir ne se constitue pas de manière originelle en elle-même mais dans la praxis, c'est-à-dire dans la vie. La conscience ne trouve pas en fait son principe dans ses propres représentations parce qu'elle n'est pas alimentée par elle.
L'idéologie à l'inverse de la théorie (au sens grec de theoria, c'est-à-dire la contemplation intellective) se trompe sur l'origine de sa substance. La conscience qui abreuve l'idéologie d'images prend sa source dans la vie. Interchanger les images n'est pas agir dans le monde réel et la conscience n'a pas ce pouvoir de transformer le monde mais le monde de transformer la conscience car c'est le besoin et le travail qui déterminent notre manière d'être au monde. Le phénomène de la pensée unique, cette idéologie du troupeau, tient au fait que l'opinion se construit de la même manière dans un groupe social dans lequel chaque individu réalise la même activité et vit de la même manière que son voisin. Le conformisme n'est rien d'autre que l'idéologie d'une manière de vivre partagée par chaque individu d'un groupe déterminé parce qu'ils produisent la même activité (ouvrier, paysan, journaliste...).
La vie, la praxis subjective, constitue ainsi pour Marx le fondement des représentations de la conscience. Ces représentations, la conscience ne peut pas les modifier et l'idéologie met en lumière les illusions produites par la conscience dénonçant la conscience elle-même comme illusion. La création de catégories ne dit la vérité qu'à partir du moment ou la vie n'est plus ce qui les détermine. Autrement dit un mensonge serait vrai que si le monde dans lequel il est produit n'était pas le nôtre. Ce qui est absurde. C'est pourquoi l'objectivité du monde est impossible car il est absurde de penser qu'un autre monde existe en dehors de celui dans lequel les hommes vivent et produisent leur activité. Toute connaissance réelle est issue de la réalité et non de l'objectivité qui au préalable a besoin d'illusion pour être. Cette formidable duperie s'est faite au détriment d'une pensée vivante installée dans la vie, ne rendant compte que d'elle-même.
Car pour Marx, l'action n'est pas la pensée du monde, l'action est ce qui le transforme car sa structure même est modelée sur la vie, c'est-à-dire sur l'agir des hommes sur le monde qui leur est commandé par le besoin et la consommation. Certes, il n'y a pas de monde saisi par autre chose que l'intuition, entendue comme theoria ou contemplation, une intuition qui a pour théorie l'objet qu'elle contemple. Mais à cela, Marx renverse l'idéalisme occidental pour loger la réalité du monde dans sa construction, dans la pratique des hommes en le libérant de cet objet et du regard que nous portons sur lui. Il ne s'agit plus de contempler le monde, il s'agit bien alors de l'ébranler.
  • (1) Michel Henry - Marx - Le lieu de l'idéologie (p. 417 - tel Gallimard).

dimanche 7 février 2010

Endogène, éthique et pomme de terre

Les élus de la communauté de communes de Saint-Dizier peinent pour remplir la zone franche urbaine. Les investissements ont été réalisés pour accueillir de nouvelles entreprises dans les meilleures conditions possibles sur la nouvelle zone dite de référence. Seulement voilà, ces beaux bâtiments tout neufs sont toujours vides. A l'origine, il s'agissait d'attirer de nouvelles activités venues de l'extérieur puis le glissement s'est opéré vers les entreprises du cru qui souhaitaient s'agrandir. En effet devant les maigres résultats obtenus, Zorro vint au secours de l'élu piégé dans le filet du réel. On parle maintenant de développement "exogène" et de développement "endogène" et les élus de la ruralité sont tout contents d'avoir appris un nouveau mot.
Lors de la dernière réunion de cette codecom, c'était le "comité d'éthique" du CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel) qui faisait autorité sur le projet de télévision locale à Saint-Dizier. Votons les yeux fermés les 40 000 euros de subvention puisque le comité d'éthique veille... Il y a donc des mots qui rassurent puisqu'ils camouflent la réalité. Qu'ils soient de l'endogène ou de l'éthique, ces mots sont surtout des écrans pour parler de ce que l'on ne connaît pas. En effet, on s'incline volontiers devant la majesté de l'éthique ou de l'exogène. C'est que leur autorité ne peut pas se contester. Pas comme une "pomme de terre" en tout cas, ou le coût du déplacement du président de la République à Saint-Dizier qui semblait embarrasser le député-maire de Saint-Dizier quand un élu osa poser la question.
Ceux qui se disent volontiers "concrets" et "pragmatiques" sont les premiers à noyer le poisson avec des mots qu'ils ne comprennent pas. Ils sont malins lorsqu'il s'agit de se débarrasser d'une situation délicate comme le Diafoirus de Molière : "un développement endogène relève d'une éthique dont le comité pourrait cultiver des pommes de terre exogènes". La duplicité est dans le demi-savant rarement dans l'ignorant. Quant aux savants, ils sont bien rares, ils sont d'abord les premiers conscients de leur ignorance. Mais au pays du tout est bien puisque la réalité nous répète que tout va mal, il ne faut surtout rien changer et maintenir haut l'apparence du savoir, ce petit pouvoir mesquin qui ne se partage pas.

samedi 6 février 2010

Sur Marx (2)

"Le marxisme est l'ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx"
Michel Henry - Marx - Introduction.

L'un des grands moments de la philosophie de Marx concerne la réalisation du sujet à partir de son objet. C'est autour de la question du travail que se joue le subjectivisme mis au jour par Marx et particulièrement dans le concept de division du travail. Se met en jeu ici la compréhension de la division du travail dans son rapport avec un être pensant. L'avènement du socialisme repose sur cette idée de suppression des classes sociales dont la première condition est la suppression de la division du travail et du travail lui-même et, pourrait-on ajouter, par lui-même. Auparavant, il s'agit toutefois de comprendre que le travail est nécessairement divisé. En effet, chaque opération qui a pour but la confection d'un produit divise l'activité produite. La véritable division repose de fait sur les individus, c'est-à-dire non pas sur la division des tâches qu'une personne doit nécessairement faire pour accomplir un travail, mais sur la division entre les individus à qui une seule tâche est confiée.
Le renversement alors devient possible. La division du travail est l'éclatement non pas du travail ou de chaque individu pris dans une seule tâche donnée mais bien une division de l'individu lui-même. C'est la propre subjectivité de l'individu qui est affectée par la division du travail. Marx affirme que cette division est une "maladie de la vie", "une pathologie industrielle" allant jusqu'à reprendre à son compte les mots de David Urquhart : "La subdivision du travail est l'assassinat d'un peuple" (1). Ce que perçoit Marx, c'est que la division du travail ne permet pas de réaliser l'humanité de l'individu car elle morcèle ses facultés. L'homme se condamne ainsi à réaliser un détail, une fraction d'un Tout et non seulement il est absent de la réalisation de ce Tout mais il devient à son tour un simple détail de ce Tout.
Le travail humain avons-nous dit est la réalisation du produit par lequel et dans lequel le travailleur peut contempler son humanité. La division du travail si elle est nécessaire pour le travail lui-même mutile l'être humain dès lors qu'il n'est plus en mesure d'exploiter toute les potentialités mises à la disposition de son être. Et si le travail est le fruit de l'homme, la division du travail a pour conséquence que ni l'homme ne travaille réellement ni même une machine ne peut travailler à sa place car la machine ne travaille pas. En effet, le machinisme n'est pas la combinaison des facultés humaines, pouvant réaliser la subjectivité de celui qui œuvre. Car le Tout n'est pas l'objet du travail au service duquel les machines ont été créées. L'objet du travail pour l'individu est lui-même, c'est-à-dire sa faculté de se poser en tant que Soi. L'objet de la machine est le produit au service du producteur. Et s'il faut comprendre une idée totalisante dans la pensée de Marx, il faut la comprendre comme la plus radicale subjectivité.
Le Tout n'est donc pas cette partie qui se réalise ni même la partie fixe ou le simple engrenage d'une chaîne - comme par exemple pour la cité de Platon et dans la conception holiste des Grecs de la polis. Le Tout, par le travail, est la totalité des potentiels humains qui se réalisent en celui qui travaille. C'est pourquoi, il n'y a pas de peintre, de mensuisier ou de critique d'art pour Marx. Il y a des hommes qui sont peintres le matin, menuisier l'après-midi et philosophe le soir sans aucune division de leur être mais bien en secouant tous les fruits de leur arbre. La satisfaction d'un seul besoin est un outil de déréalisation car la réalité humaine est plus vaste de ce à quoi une seule tâche nous assigne. Un homme pour Marx n'est spécialiste de rien, un expert de rien, il est au contraire un généraliste de son humanité. L'expert au contraire est un idiot, c'est-à-dire le simple, celui qui n'a pas de double, l'unique auquel conduit la division du travail. Dans ce cas, l'abrutissement de l'activité tient au fait que la variété des talents qui induit la richesse des rapports sociaux n'est jamais rendue possible, à la fois quand l'ouvrier est assujetti à une seule tâche mais aussi quand un paysan ou un artisan maîtrise le processus de fabrication de son produit du début à la fin. Il reste en effet replié sur lui-même sans pouvoir jamais accéder à la totalité de son être grâce aux échanges de savoir par des formes de sociabilité qui lui sont inconnues.
Dans ce que nous avons développé, Marx considère la division du travail comme une réduction des totalités à la réalité de l'homme et à son caractère subjectif. Cependant, il ne s'agit que d'un effet d'une problématique plus large qui prend racine dans la conception de la vie, la vie entendue comme praxis, c'est-à-dire dans ce mouvement de saisie du réel qui accomplit la pensée philosophique centrale de Marx.
  • (1) Michel Henry - Marx (p. 263 - tel Gallimard).

samedi 30 janvier 2010

L'intoxication

L'Andra (Agence nationale pour la gestion des déchets radiocatifs) distribue actuellement dans toutes les boîtes aux lettres du département un journal présentant les activités du laboratoire de Bure/Saudron destiné un jour à accueillir les déchets radioactifs. Nombre d'institutions, de collectivités et même parfois l'Etat jouent ainsi sur la frontière de plus en plus mince entre communication et information et ceci, rappelons-le, aux frais du contribuable Si on regarde le "journal" de l'Andra on y trouvera tous les éléments graphiques laissant à penser qu'il s'agit d'un journal d'information ordinaire, c'est-à-dire indépendant d'un quelconque pouvoir. Le format tabloïd ressemble à un quotidien, il y a un "édito", un dessin humoristique, des rubriques et il est présenté comme "un nouveau journal" avec une édition "Meuse et Haute-Marne". Inutile de préciser que les enjeux liés aux déchets nucléaires sont présentés selon la seule voix de l'Andra.
Au même moment on apprend qu'un sondage relègue les médias à l'avant dernière place sur la "confiance" que leur accordent les Français. En dernière position, on trouve... les partis politiques. Quand on voit à quel point la confusion est portée entre information et communication, comme pour l'exemple de l'Andra, les Français ne font que percevoir une réalité, la disparition de l'information au profit de la soumission de l'indépendance des médias à des formes de pouvoir servant des intérêts particuliers. La communication sert essentiellement à rendre tolérable une réalité qui l'est de moins en moins. Des formes de journalisme empruntent aussi cette démarche de rendre "agréable" ce qui contient tout autant sinon davantage sa part de poison.
C'est donc bien le rapport au réel qui une nouvelle fois pose problème. L'information qui préside à la communication n'est en fait qu'une idéologie, c'est-à-dire un appareil théorique inapplicable à la réalité et qui surtout n'en tient pas compte. Bien évidemment il serait difficile à l'Andra de faire admettre un centre de stockage de déchets nucléaires à la population sans employer quelque artifice. Par contre, en se pliant eux-mêmes à ce genre de contorsion du réel, les médias prennent le risque de perdre leur crédibilité car ils sont malgré tout et malgré eux associés aux intérêts de ceux qui diffusent la communication politique et institutionnelle.
Fabriquer de l'événement comme fabriquer de l'opinion devient aussi fabriquer une information. Car au final qui décide qu'une chose est un événement ? C'est d'abord celui qui imprime le journal, c'est-à-dire celui qui porte et diffuse la "bonne" nouvelle. Il y a des choses qui ne sont pas des événements et qui sont pourtant de très grandes leçons de vie. C'est souvent dans le récit qu'elles se révèlent, comme on raconte une histoire à un enfant. L'enfance n'étant pas un état appelé à durer, l'autonomie de la pensée des journalistes, leur sens critique, quand il n'est plus ce qui les anime, revient à infantiliser, sans doute pour mieux la contrôler, l'opinion du plus grand nombre. On peut maintenant douter de cette capacité héroïque qu'auront certains à résister contre la marée imbuvable de ces machines à dire du bien (penser, être, vivre etc.) , et non du vrai. Remarquons que le contenu de ces nouveaux moyens de communication, le plus souvent masqué par une présentation tape à l'œil, est inversement proportionnel à leur apparence. Briller pour aveugler, vieille recette reprise aujourd'hui dans notre soupe hypermoderne.